vendredi 8 mai 2009

Parenthése poétique

Je vous propose, au milieu de cette évocation historique et militaire, une poésie écrite il y a quelques années et qui, je l'espère, vous égayera quelque peu.


LE PREMIER HOMME

Un jour Dieu alla voir l’homme qu’il avait créé
Il le fit s’asseoir et, à l’ombre d’un pommier,
Lui parla d’une idée qui vînt le titiller.
Il proposa à l’homme de ne plus s’ennuyer
De passer ses journées autrement qu’à râler,
D’avoir une compagne qui saurait l’égayer.
L’homme se mit à penser,c’qu’il ne faisait pas souvent
car, dans le paradis, tout vit naturellement.
Il se demanda ce qu’une compagne était,
A quelle chose pouvait-elle ressemblait ?
Un animal, une fleur, peut-être au soleil ?
Il ne connaissait pas deux choses pareilles.
Il interrogea Dieu, voulut en savoir plus.
Mais Dieu n’répondit pas, dans ses pensées, perdu
Car il se demandait quelle genre de beauté
Il pourrait inventer pour l’homme contenter.
Quels étaient donc ses goûts en grâce féminine ?
Les aimait-il rondes ou bien la taille fine ?
L’homme regarda Dieu d’un air éberlué
Quand il lui demanda quelle femme il voulait.
En parlant de femme, de quoi donc il parlait ?
Et Dieu lui expliqua, comment il la voyait
Avec des avantages quelque peu développés
Ce qui rendit l’homme du coup intéressé.
Dieu, dans son atelier, à créer, transpira.
Tandis que l’homme inquiet, faisait les cent pas,
Impatient, désireux de la voir devant lui.
Un bruit dans l’atelier et la porte s’ouvrit.
Apparut à ses yeux, une…chose si belle
Qu’il se mit, ce jour là, à penser au pluriel.
L’homme ne put rien dire, subjugué qu’il était
Par la beauté nouvell’ de la femme créée.
Dieu les prit par la main et les fit se toucher
Puis s’en alla, laissant les deux ainsi serrés.
L’homme ne mit pas longtemps à ouvrir les trésors
Qu’la femme, grâce à Dieu, avait au cœur et au corps.
Et c’ est ainsi, je crois, que naquit le premier
Le premier sentiment de l’homme nouveau né.
Et ce sentiment là fut celui de l’amour
Ce qui pourrait prouver qu’l’homme s’il est parfois lourd,
Grande gueule, casse-pieds peut, par la femme aimée
Et sous son influence, ne pas être si mauvais.

mardi 5 mai 2009

Récit d'un hussard (5)

FIN DE CAMPAGNE

Nous étions maintenant en janvier 1797. Deux mois s'étaient écoulés depuis la victoire d'Arcole. L'état-major autrichien ne s'avouait pas vaincu et s'apprêtait à lancer une nouvelle armée à l'assaut de nos troupes. Tant que la coalition impériale gardait une place en Italie, elle ne renonçait pas au combat. Et cette place s'appelait Mantoue où s'étaient réfugiés le général Wurmser et les rescapés de son armée.

Depuis Arcole, nous avions pourchassé l'ennemi jusque dans les gorges du Tyrol. Puis, le général Bonaparte nous fit prendre position à tous les points stratégiques, ce qui éparpilla énormément notre armée. Le commandement général multipliait les estafettes pour renseigner chaque corps d'armée, jour après jour, de l'évolution de la situation. Bonaparte avait même imaginé prévenir chacun en tirant le canon. Plus le canon tirait de coups, plus la pression ennemie se faisait forte.

Le baron Alvintzy restait le commandant en chef des armées de l'empire et de surcroît, gardait la confiance de Vienne. L'enrôlement dans les villes et les campagnes de l'empire permit de lever une armée de 45 000 hommes. Nous étions presque deux fois moins nombreux, mais malgré l'épuisement dû au combat, toujours désireux de défaire définitivement l'armée ennemie.

Nous étions, au sein de l'armée du général Augereau, cantonnés aux abords de l'Adige.

Nous n'avions plus de communications avec le gros de l'armée d'Italie. Nous avions su que le général Joubert avait dû subir une attaque violente sur ses lignes et qu'il risquait l'encerclement au nord du plateau de Rivoli. Depuis, les estafettes n'arrivaient plus et bien que peu éloignés du lieu supposé de la bataille, nous ne pouvions pas y participer. Positionnés derrière l'Adige aux alentours de Legnagno, nous étions sous la menace de l'armée de Provera.

Le 14 janvier, celui-ci fit donner le canon. Notre campement fut bombardé sans répit pendant plusieurs minutes. Notre artillerie se mit en batterie et répliqua à l'attaque adverse. Pendant ce temps, nous rassemblions nos effets, sellions nos chevaux, prêts à en découdre avec l'ennemi. Nous ne pensions pas qu'il nous attaquerait ainsi, si brutalement, il devait répondre à un ordre de son commandement. Nous étions persuadés que le général Provera devait nous bloquer sur place et nous empêcher de participer à la bataille qui devait engager les gros des troupes vers Rivoli.

Le général Augereau voulut se débarrasser de l'emprise de l'ennemie et décida une contre-attaque vers l'artillerie autrichienne. Cette dernière s'était faite plus discrète et lorsque nous arrivâmes sur les lieux, l'armée de Provera avait disparu. Seuls, quelques pièces d'artillerie et quelques soldats étaient là. Ces derniers se rendant sans livrer bataille.

Notre général fulminait. Il avait été dupé. Nous n'étions pas attaqués, mais ce tir d'artillerie protégeait le départ de l'armée vers une autre destination.

Sans perdre un instant, il décida de se lancer à la poursuite de l'ennemi. Il prit avec lui deux compagnies de régiment, la 2éme et la 5éme et nous demanda de nous mettre en route, le long de la rivière, en direction du nord où il nous attendrait, une fois rejoint le général Provera.

Le général Augereau envoya des estafettes en direction de notre commandement pour s'informer de l'évolution de la bataille.

Sous le commandement de notre chef de brigade, nous avançâmes au rythme d'une armée en campagne, n'allant guère plus vite que ne le pouvaient les bêtes qui tiraient l'artillerie.

Quelques heures plus tard, une estafette vint nous raconter que le général Augereau avait fait la jonction avec la colonne ennemie, à Anghiari, mais que cette dernière, une fois encore, refusa le combat, laissant quelques hommes défendre le village dans le seul but de nous retarder. Le général nous demandait d'accélérer le pas pour l'y rejoindre au plus vite.

En arrivant à Anghiari, située plus haut au bord de l'Adige, nous retrouvâmes le général et ses hommes. Ils semblaient fatigués par leur chevauchée, plus que par le combat. Il n'y avait aucun blessé, seulement auprès d'eux des prisonniers qui paraissaient soulagés d'être encore vivants.

Quelque temps plus tard, alors que nous nous restaurions, nous reçûmes un message du commandement général. Il nous était demandé de rejoindre les forces de la République à Castelnovo.

Nous repartîmes aussitôt et parcourûmes les quelques kilomètres qui nous séparaient de la bourgade.

Arrivés sur place, nous rejoignîmes une partie de l'armée qui avait quitté Rivoli, victorieuse.

Le général Augereau alla immédiatement au rapport auprès de notre général en chef et lui confirma que le général Provera était parti en direction de Mantoue.

Le général Bonaparte nous dit alors:" le temps du repos n'est pas encore arrivé. Nous devons rejoindre Mantoue le plus vite possible et empêcher la jonction entre l'armée de Provera et celle de Wurmser. Après et seulement après, nous mériterons ce repos".

Les rangs se remirent en route au pas accéléré. Je me demandai jusqu'où ces soldats allaient suivre leur chef avant de s'effondrer. Voilà plusieurs jours et plusieurs nuits que ces hommes marchaient et se battaient. Trois victoires en trois jours et plus de cent soixante kilomètres sur des chemins escarpés, et les voila encore prêts à avaler des kilomètres pour livrer, espérons, une ultime bataille. Ils avaient bien mérité le respect de toute l'armée.

Arrivé aux abords de la forteresse de Mantoue, Bonaparte divisa son armée en deux. Une partie pour aider le général Sérurier à maintenir le blocus de la ville, l'autre pour affronter les troupes du général Provéra et empêcher ainsi la jonction.

Pendant que les soldats du 32 éme et du 75éme résistaient aux attaques de l'artillerie autrichienne, prisonnière de Mantoue, nous portions aide aux fantassins de la 57 éme qui sous les ordres du général Victor chargeaient à la baïonnette les rangs ennemis. Ces hommes firent d'énormes dégâts chez les Autrichiens et nos charges successives finirent par tailler en pièce les troupes de la coalition qui s'enfuirent ou se rendirent.

La ville de Mantoue et avec elle le maréchal Wurmser, voyant les renforts décimés, capitula, mettant fin à des mois de combat dans le nord de l'Italie. Le"petit caporal" avait eu raison, les hommes allaient pouvoir se reposer quelques jours.

Dans les jours qui suivirent, nous fûmes chargés de nettoyer les environs des dernières poches de résistance. Cela fut fait.

Mais le général n'allait pas bien. Après la victoire de Mantoue, il s'était alité, assommé de fièvre. Nous attendions que l'on nous annonçât son rétablissement, mais pendant plusieurs jours, les médecins s'inquiétaient surtout de sa survie. Ils craignaient que les fièvres qui ne retombaient pas ne l'emportent. Il fallut plus d'une semaine pour voir apparaître le "petit caporal" devant nous et quelques jours encore pour qu'il soit prêt à nous mener sur d'autres chemins victorieux.

Vers la fin du mois de février, l'armée reposée et restaurée reprenait sa marche. L'Autriche avait confié de nouvelles troupes à l'archiduc Charles. Nous marchions à sa rencontre. Nous devions traverser la Piave, alors que le général Bonaparte prenait la route de Rome avec la division Victor pour mettre au pas l' armée pontificale.

vendredi 1 mai 2009

Récit d'un hussard (4)

LA SUITE


Nous étions au printemps 1796, la douceur, voire la chaleur accompagnait notre avancée sur le territoire italien.

Cette chaleur, d'ailleurs n'était pas sans inconvénient, car elle portait en elle des miasmes venant de tous ces corps qui pourrissaient en plein soleil, faute de temps pour enterrer tous les morts. La guerre est cruelle et souvent inhumaine. Une fièvre commença à s'emparer de certains soldats. Généralement les plus faibles ou les plus fatigués. Certains guérissaient, d'autres mourraient emportés par une toux, crachant glaires et sang.

Cela nous inquiétait, car une épidémie dans une armée en campagne peut la décimer en peu de temps. Nous savions, malgré tout, que cette fièvre frappait aussi le camp adverse. La mort n'avait pas encore choisi son vainqueur.

A la suite du général Murat, nous avons progressé et passant le pont de Borghetto, nous avons mis en déroute la cavalerie napolitaine qui était venue à notre rencontre.

Cet épisode value à mon ami Greff une citation pour avoir fait prisonnier un officier supérieur au plus fort du combat.

Il faut dire que le général Bonaparte avait réussi, encore, un coup stratégique qui dupa les Autrichiens. Ayant été obligés de traverser le Mincio, après leur défaite, les Autrichiens s'étaient installés près de Peschiera sur des positions défensives bien préparées. Mais le "petit caporal " comme nous l'appelions maintenant, décida de longer le cours du Mincio jusqu'à Borghetto où l'armée de la République traversa. Les cavaliers napolitains qui s'y trouvaient furent surpris de voir arriver face à eux autant de soldats et en premier lieu, les hussards qui, sabre au clair, dégagèrent la place en peu de temps. Nous avions profité de l'effet de surprise pour contourner le gros de la troupe et ainsi les encercler. Nous fîmes beaucoup de prisonniers, dont un officier qui se rendit à Honoré Greff.

Le maréchal autrichien Wurmser qui avait pris le commandement des armées impériales en place du général Beaulieu, apprenant où nous nous trouvions, fit l'erreur de séparer son armée en deux.

Bonaparte n'attendait que çà. Il envoya un corps d'armée sous le commandement du général Augereau vers le gros de la troupe avec pour mission de retenir ceux-ci pendant que nous attaquions la colonne la plus faible commandée par le général Quadasnowitch.

Le combat fut bref. Nous nous trouvions pour la première fois en supériorité numérique et les efforts conjugués de l'artillerie, de l'infanterie et de la cavalerie mirent en déroute les Autrichiens qui partirent se réfugier de l'autre côté des montagnes vers Lonato.

Il ne nous restait plus qu'à foncer sur le reste de l'armée impériale et porter secours au général Augereau. D'autre part le général Sérurier qui faisait le siège de Mantoue où s'était réfugiée une partie de l'armée ennemie, devait venir nous rejoindre et attaquer les troupes du maréchal Wurmser par l'arrière.

Lorsque nous approchèrent des lignes autrichiennes, notre général nous commanda de bifurquer vers l'ouest comme si nous entamions une retraite. Les Autrichiens crurent au stratagème et se mirent à nous poursuivre, dégarnissant leurs arrières. L'attaque du général Sérurier qui entra en contact avec eux les désorienta. C'est à ce moment que le général Bonaparte nous fit faire volte-face et attaquer l'ennemie. Ces derniers, pris entre deux armées, rompirent rapidement le combat et s'enfuirent dans les montagnes italiennes. Nous étions vainqueurs, récupérions vivres et armements et étions accueillis dans les villages comme des libérateurs.

La joie de la victoire aurait été totale si mon chef de brigade Bourgon-Duclos n'avait contracté la fièvre et après une agonie d'une nuit mourut en soldat sans plaintes ni larmes.

Après la mort d'un ami, je perdais celui qui m'avait pris auprès de lui et m'avait fait incorporer dans le régiment d'élite de la cavalerie. Je participais à la conquête de l'Italie, mais je le payais cher.

Les privations étaient de nouveau sur nous. Le ravitaillement se faisait très mal. Le comté de Vénitie ne fournissait vivres et équipements que de façon sporadique et le ravitaillement qui venait de France avait toutes les chances de se faire intercepter sur les chemins du Piémont ou de la Lombardie. Nous mangions des rations de plus en plus limitées. Les fantassins voyaient leurs chaussures se dégrader chaque jour sans espoir d'en changer et nos chevaux mourraient, faute de fourrage suffisant. Nous étions les vainqueurs, mais jusqu'à quand ? À ce rythme, çà serait une armée famélique et malade qui devrait combattre. Les rapines et les pillages avaient repris. Les soldats en avaient assez et faute de ravitaillement, ils allaient se servir eux-mêmes dans les maisons, tuant ceux qui leur résistaient et violant les filles trop avenantes. De libérateurs, nous étions devenus des barbares et notre élan républicain ne convainquait plus personne. Notre situation était difficile. Tant de morts et de blessés qui n'étaient pas remplacés, affaiblissant notre glorieuse armée. Bonaparte fulminait contre ce directoire qui ne comprenait pas l'urgence d'acheminer hommes, vivres et équipements.

Nous nous engagions dans les gorges du Tyrol en ce début du mois de septembre. Il était dit dans le campement que nous allions faire la jonction avec l'armée du Rhin et Moselle et foncer sur Vienne. Mais l'ardeur manquait, les privations se faisaient sentir et l'énergie du petit caporal ne suffisait plus à motiver les hommes.

Pourtant, l'ordre nous était donné de porter main forte à l'armée du général Masséna qui venait de traverser le fleuve l'Adige et qui devait combattre l'armée autrichienne du côté de Bassano.

Nous sellâmes nos chevaux valides et partîmes en direction du fleuve. Malgré la fatigue et le terrain escarpé, le goût à la bataille que nous avions, nous redonna la force nécessaire pour attaquer les postes avancées autrichiens. Nous combattions avec volonté contre un ennemi bien armé et mieux nourri. Mais la hargne qui nous habitait faisait des ravages. Et lorsque notre nouveau chef de Brigade Cadoré fut abattu d'un coup de biscaïen dans le dos, notre colère nous rendit sauvages. Cet acte de lâcheté se devait d'être puni. Nous repartîmes à la charge avec une violence inouïe qui nous vit culbuter l'ennemi hors de ses lignes et le pourchasser jusqu'à la rivière où nous fîmes un grand nombre de prisonniers. Une nouvelle victoire pour la cavalerie, mais le 1er hussard était une fois encore orphelin de son chef.

Après avoir participé à l'expulsion de l'artillerie ennemie d'une gorge qu'ils tenaient protégeant la retraite de l'armée et la réunification des armées de Masséna et Vaubois , nous entrâmes à Trente, vidée des soldats impériaux et dont les greniers regorgeaient de nourriture.

Le ventre plein, nous repartîmes en campagne. Il ne fallait pas laisser cette armée autrichienne se recomposer. Nous devions éliminer cette menace. Les paroles du petit caporal furent de nouveau entendues par ses soldats. On entend beaucoup mieux, une fois rassasié. D'autres combats se succédèrent autour de Bassano durant plusieurs jours. Beaucoup de perte, des cris, des plaintes, de la douleur à chaque bataille. Mais nous gagnions. Nous avons coupé en deux l'armée du maréchal Wurmser et ce dernier dut battre en retraite et se réfugier dans Mantoue, abandonnant prisonniers, artillerie et victuailles.

Le repos fut de courte durée. Juste le temps de panser les plaies, nourrir les hommes et les bêtes et la marche reprenait.

Cette campagne était longue. Bientôt une année que nous combattions. Tant de morts et tant de blessés. Beaucoup de nos chefs étaient hors combat, morts avec les honneurs ou blessés et hospitalisés. Les temps étaient difficiles, nous devions continuer à avancer. Conquérir tout le nord de l'Italie et ainsi affaiblir l'empire autrichien. Nous étions les combattants de la liberté et de la fraternité; mais des combattants épuisés. Les renforts arrivaient en trop petit nombre de France, pas suffisamment pour pallier l'absence des morts et des blessés. Devant nous se dressait toujours l'armée ennemie. Toujours combattante, malgré les revers que nous lui avions infligés. L'empire semblait pouvoir obtenir des soldats autant qu'il en voulait. Le baron hongrois Alvinczy avait remplacé le maréchal Wurmser à la tête de la coalition impériale.

C'est ainsi que nous quittâmes Vicence pour rejoindre Bassano. Nous formions avec la 5éme légère, l'avant-garde de l'armée du général Augereau. Après quelques escarmouches et la prise d'un avant-poste autrichien, nous dûmes stopper notre avancée, car les renforts espéraient par le général n'arrivaient pas et l'armée du général Quosdanowich, forte de son nombre, commençait à nous prendre à revers. Le général Masséna de son côté subissait lui aussi d'énormes pertes dans les combats. Le général Bonaparte demanda aux deux armées de se retirer jusqu'à Vérone. Nous y fumes caserné, attendant l'attaque de l'armée autrichienne qui semblait se diriger vers nous. Mais le petit caporal vit les choses autrement. Il laissa trois mille hommes défendre la ville et nous fîmes partir à la nuit pour traverser l'Adige et retourner vers Mantoue. Nous pensions que nous faisions retraite devant l'imposante armée impériale. Mais très vite nous bifurquèrent de nouveau vers l'Adige en nous installant à Ronco . Notre général en chef voulait encercler les forces autrichiennes. Il décida d'envoyer l'armée de Masséna vers Belfiore di Porcile et l'armée d'Augereau à droite vers Arcole. Nous devions traverser l'Adige et ensuite nous rapprocher de la ville, cachée derrière un cours d'eau nommé l'Alpone. Le général Augereau ordonna la mise en marche. Il ne resta à Ronco que le général Vaubois avec quelques escadrons. Nous traversâmes l'Adige sans encombre, mais en arrivant devant Arcole, nous dûmes déchanter. Il n'y avait qu'un pont en bois gardé par l'artillerie autrichienne parfaitement installée et protégée. Par trois fois, le général Augereau ordonna l'assaut du pont et par trois fois nous dûmes battre en retraite tant la mitraille venant de l'autre rive faisait des dégâts importants dans nos rangs. Le résultat n'était pas brillant. Beaucoup de nos camarades étaient tombés dans l'eau, entraînant leurs chevaux avec eux. Beaucoup de morts sur et autour du pont. Beaucoup de blessés qui nous suppliaient de venir les secourir. Ce qui nous était impossible sans risquer de perdre la vie. Vouloir une nouvelle fois forcer le barrage de l'artillerie ennemie entraînerait des pertes irréversibles qui rendraient la suite de la campagne suicidaire.

Le général Augereau préféra patienter et nous ordonna de nous installer près de la rive, à l'abri des armes autrichiennes où nous attendîmes les ordres du commandement en chef. Deux jours plus tard, le général Bonaparte était auprès de nous.

Il fit le tour du campement encourageant de-ci de-là ses soldats fatigués, hirsutes, dépenaillés, mais attachés à leur général en chef qui allait au milieu d'eux. Il rassura les blessés, leur promit le repos et la victoire pour venger tout ce sang versé. La République était en danger et nous devions la sauver.

Arrivé à notre campement, il félicita nos chefs pour notre bravoure sous le feu ennemi, puis, s'approchant du feu où avec Greff, nous nous réchauffions, il nous dit, alors que nous nous mettions au garde à vous :

- Adjudant Greff et capitaine Begougne, je sais votre courage. Ne soyez jamais très loin de moi, demain, je pourrais avoir besoin de vous. Je compte sur vous pour entraîner vos camarades vers la victoire.

Puis il repartit vers d'autres quartiers du camp. Nous restâmes un instant debout, sans mot dire, le regardant s'éloigner. Il nous aurait demandé à cet instant d'attaquer la rive opposée, rien que tous les deux, nous l'aurions fait avec enthousiasme. Je crois que c'est à partir de ce moment là que je fus acquis à la gloire du "petit caporal" et que le lendemain pouvait être mon dernier jour, je le consacrerais à la gloire de la République et de Napoléon Bonaparte.

Mais, malgré l'enthousiasme, nos tentatives suivantes pour prendre possession du pont se soldèrent par des échecs.

Notre général pestait et semblait impatient. Pour la première fois, son plan ne semblait pas vouloir se réaliser. Alors, pris d'une fureur soudaine, il descendit de son cheval, s'empara d'un de nos drapeaux et s'avança vers le pont.

Aussitôt, son état-major se précipita vers lui, alors que les soldats, médusés, restèrent sans réagir.

L'aide de camp se Bonaparte, Muiron, eut juste le temps de faire barrage de son corps avant qu'une salve venue d'en face ne le foudroie sur place. Le désordre était à son comble. Les Adjudants généraux Vignolles et Belliard ainsi que le général Verdier tombèrent blessés près de lui. Les soldats voulurent porter secours à leur chef, mais les tirs autrichiens tuaient tous ceux qui s'avançaient trop sur le pont. Si bien qu'entre ceux qui venaient au secours de l'état-major et ceux qui voulaient revenir en arrière, il y eut une désastreuse bousculade qui vit un grand nombre d'entre eux basculer du pont dans les marais. Et dans la cohue, ils entraînèrent le général Bonaparte à leur suite.

Son frère Louis et les aides de camp Junot et Marmont plongèrent près du général en chef et le protégèrent de leur corps devant la fusillade ennemie qui clouait les pauvres soldats prisonniers des marais.

Nous rappelant des paroles que nous avait dites le général quelques heures auparavant, Greff et moi nous prîmes l'initiative d'amener un cheval près du petit caporal pour qu'il s'extirpe de ce bourbier. Notre initiative n'entraîna pas nos troupes vers la victoire, mais au moins elle sauva notre général en chef.

Celui-ci s'était hissé sur le cheval quand ce dernier perdit l'équilibre et faillit entraîner son cavalier dans les marais. Le sol s'avérait meuble et engloutissait tous ceux qui s'y appuyaient.

Louis, le frère du petit caporal avait agrippé une de ses mains, mais le poids du cheval et du général l'entraînait vers le fond. Alors, l'aide de camp Marmont attrapa le bras de Louis et le tira à lui, tandis que Greff et moi, nous attrapâmes le général en chef et l'aidèrent à sortir de la boue nauséabonde et traître.

Notre artillerie qui avait pris place canonna suffisamment pour nous protéger de la mitraille ennemie et permit le ralliement auprès du général en chef qui, tout crotté et dégageant une odeur pestilentielle, garda son autorité pour ordonner le repli en retrait de ces maudits marais.

Le général Bonaparte un peu plus tard, une fois lavé et changé, nous fit venir auprès de lui. L'aide de camp Marmont était déjà là, au garde-à-vous. Le général nous dit :

- Votre courage m'était acquis. Je vous dois la vie, ainsi qu'à mon frère et à mon pauvre Muiron. Je vous en remercie. Je vous promets que nous allons encore faire de grandes choses où vous pourrez démontrer votre bravoure et votre fidélité à la République. Dès demain, nous emporterons ce passage ou nous mourrons.

Ce soir-là, de retour à notre bivouac, mon ami Greff et moi-même eûmes beaucoup de mal pour trouver le sommeil. Les paroles du général résonnaient dans nos têtes et sans en parler, nous étions persuadés que notre chef avait un plan pour surprendre les Autrichiens.

Mais les deux jours qui suivirent ne furent pas plus heureux. Nous étions de combat du matin au soir. Devant l'impossibilité de prendre possession de ce pont, le général décida d'en construire un autre plus près de l'embouchure de l'Alpone. Mais là encore, la rive était bien gardée et la construction du pont fut impossible.

À l'opposé, le général Masséna, malgré tout, progressait face aux troupes du général Provéra.

Pendant toute la journée suivante, nos fantassins essayèrent d'atteindre l'autre rive, y parvinrent parfois, mais se faisaient repousser selon les mouvements de troupes ennemies. Le village d'Arcole fut même pris par les escadrons du général Gieure à la tombée de la nuit, mais les Autrichiens réussirent à le reconquérir vers les quatre du matin. Nous combattions sans discontinuer de jour et de nuit. Au matin du 17, la situation évoluée peu, le général Masséna semblait s'approcher d'Arcole, alors qu'à l'opposée, le général Augereau devait conquérir chaque mètre de la rive opposée de haute lutte.

Nous étions en réserve devant le pont où plus aucune tentative de traverser n’était envisagée tant que les armées républicaines ne progressaient pas plus vite vers ce fichu village.

Alors, le général Bonaparte appela auprès de lui un lieutenant de ses guides Hercule, lui commanda de remonter l'Adige jusqu'à deux kilomètres, de contourner les marais et d'attaquer les troupes autrichiennes alors, qu'une nouvelle fois nous chargerons sur le pont.

- Et surtout, ajouta-t-il, prenez tous les tambours et toutes les trompettes que vous trouvez et faites sonner la charge.

Encore un coup de génie. Pourtant quand nous vîmes partir cette petite troupe, d'à peine, quelques dizaines d'unités, nous crûmes ne jamais la revoir vivante.

Notre nouvel assaut du pont fut reçu comme les précédents par une pluie de mitraille couchant énormément de nos camarades. Mais bientôt, les choses changèrent. Le son des trompettes de la République se fit entendre jusqu'à nous. L'ennemi, surpris, se crut attaqué par le flanc et, en conséquence, désorganisa son système de défense. La majorité des troupes furent envoyés à la rencontre de cette armée fictive, forte en fait de quelques unités, dégarnissant ainsi le front sud nous permettant de conquérir le pont. De son côté, Augereau profitant de ces mouvements de troupes ennemies progressa, enfonçant les défenses qui le bloquaient depuis la veille. Les Autrichiens commencèrent à entreprendre un repli, se croyant attaqués de toutes parts par nos armées.

Le général Mitrowski qui commandait l'armée d'Arcole, se voyant encerclé, sonna la retraite de ses troupes, laissant pièces d'artillerie et escadrons, dissimulés dans les marais où ils furent faits prisonniers par nos troupes qui entrèrent, ensemble, par les deux côtés du village. D'un côté, l'armée du général Augereau, de l'autre les troupes du général Gardanne, avant garde de l'armée du général Masséna.

Le "petit caporal" avait encore démontré son à propos devant une situation mal engagée.

dimanche 26 avril 2009

Récit d'un hussard (3)

LA CAMPAGNE D'ITALIE


Nous étions en 1796, au printemps 1796. Durant toute l'année précédente, nous avions tenu nos positions dans les Alpes, sans véritable combat. Ce répit m'avait permis de me familiariser avec mon nouveau corps d'armée. J'étais impatient, maintenant, de connaître les frissons de la charge à cheval. Notre régiment des hussards des Alpes, qui était devenu le 13e régiment, venait d'être affecté à l'armée d"Italie et rejoignait ainsi d'autres régiments comme le prestigieux 1er régiment de hussards. Nous allions repartir au combat, enfin.
Notre général en chef se nommait Bonaparte et aujourd'hui il passait en revue les troupes présentes.
Dix-huit mois déjà que j'étais entré dans la cavalerie. J'étais fier de mon uniforme de hussards. Les temps, malgré tout, étaient difficiles. Nous n'avions plus touché de soldes depuis plusieurs mois. Beaucoup de soldats avaient déserté et étaient repartis dans leur région. Et pour ceux qui restaient, nous manquions de nourriture, d'armes et pourtant nous allions suivre un général de 27 ans dont la carrière militaire jusqu'alors n'avait pas eu le retentissement de celles des généraux Jourdan et Moreau qui commandaient l'armée du Rhin. Il devait sa nomination, disait-on, grâce à l'appui du citoyen Barras et à la façon avec laquelle il nettoya les révoltes royalistes dans Paris. Mais commander toute une armée de plusieurs milliers de soldats mal vêtus, mal nourris et attendant leur solde depuis trop longtemps, était d'une autre ampleur.

Et pourtant, quand le petit général passa notre régiment en revue et que je croisai son regard, je compris aussitôt que cet homme était un vrai chef militaire et qu'il allait nous emporter vers des combats victorieux au-delà de nos frontières. Je ne sais pas pourquoi j'ai ressenti cela, mais je crois que de toutes mes campagnes, jamais un officier ne m'avait regardé avec une telle intensité et une telle profondeur. Comme s'il m'avait sondé au plus profond de moi-même. Il comprenait les soldats et saurait les galvaniser pour le suivre jusqu'à Vienne, s'il le fallait. Les paroles qu'il prononça devant toute son armée ne firent que conforter mon opinion. Il savait dire les mots justes, parlant d'honneur, de patrie, de liberté. Bientôt la place où nous étions ne fut plus qu'un immense cri de joie. L'armée était prête et impatiente de rejoindre la frontière piémontaise et y vaincre les soldats de la coalition.

Pourtant cette campagne commença sans nous. Faute de nourriture suffisante pour les chevaux, Bonaparte dut laisser la cavalerie au repos en espérant la faire venir rapidement auprès de lui. C'est de notre campement que nous apprîmes la victoire de Montenotte sur les troupes du général autrichien D'Argenteau, grâce à la résistance héroïque des généraux Rampon et Cervoni qui se battirent à un contre dix.

Alors que l'armée de Bonaparte se rapprochait de Mondovi, il nous fût, enfin, donné de l'ordre de l'y rejoindre aussi vite que possible.

J'avais sympathisé avec le lieutenant Rodvelche et l'adjudant Greff du 1er hussard. Ils étaient deux cavaliers émérites et tous deux, comme moi, impatients d'en découdre avec l'ennemi. Nous chevauchions sur les chemins piémontais qui nous rapprochaient du gros de l'armée de la République.

Nous arrivâmes dans le village de Mondovi, quelques heures à peine après l'issue de la bataille. La place était en liesse. Les habitants partageaient la joie des soldats. Ils montraient leur sympathie à la République et ne cachaient pas leur colère contre la cour. Le chef du village décida même de planter un arbre qui serait le symbole de la liberté.

Nous entendions de tous côtés les récits des exploits des combattants de la République. Les victoires des divisions des généraux Sérurier et Augereau à Torre ou à Lesegno. Comment ils réussirent à traverser la Corsaglia, torrent de montagne impétueux, puis le Tanaro tout aussi torrentueux pour vaincre les divisions du général Vitali . Les percées des troupes de Massena. La stratégie du général Bonaparte qui avait par ces mouvements de troupes séparé les armées autrichiennes et sardes. Il repoussa ainsi les soldats piémontais vers la plaine de Mondovi où la bataille finale livra la ville aux armées de la République. L'artillerie prise à l'ennemi était nombreuse, mais surtout la prise de beaux magasins bien pleins, combla de joie des soldats affamés et mal chaussés. Le général Bonaparte avait envoyé une directive pour que la ville, une fois prise, livre biscuits, viandes, pain et vin aux différents corps d'armée. Nous allions enfin pouvoir manger sans restriction et combler notre faim.

Pendant que s'organisait la distribution, les pourparlers commençaient. Le marquis de Colli était prêt à demander une suspension d'armes pour traiter la paix tant son armée était décimée. Le général Bonaparte lui fit dire que c'était le directoire qui se réservait les négociations de cet ordre et il ordonna à nos généraux, après une nuit de repos, de reprendre notre marche vers Turin.

Nous nous trouvâmes, après quelques heures de marche, devant le Pesio, autre torrent au débit impressionnant. Les Piémontais avaient brûlé le pont et il nous fallait trouver un passage absolument. L'infanterie et l'artillerie choisirent de remonter le torrent. Nous partîmes dans l'autre sens. Nous fûmes bienheureux de trouver, rapidement, un gué qui nous permit de traverser le torrent et de chevaucher sans heurt jusqu'à la ville de Carru. Les fantassins qui avaient trouvé un pont plus haut sur le torrent vinrent nous rejoindre devant la cité piémontaise. Là encore, les soldats de l'armée ennemie, avant d'évacuer la ville, avaient coupé tous les passages. On fit, en jetant deux arbres sur le Pesio, un pont instable, mais, sur lequel l'infanterie put passer et s'installer dans la ville pour la nuit . Nous dûmes bivouaquer au bord du torrent avec nos chevaux et l'artillerie, alors que les hommes du génie, toute la nuit et une partie du lendemain travaillèrent à la construction d'un pont de tonneaux. Deux jours plus tard, le 25 avril, nous avancions dans la plaine piémontaise. L'armée s'était divisée en plusieurs fractions, sur les ordres du général Bonaparte, chacune, ayant une place à conquérir. Nous devions avancer vers Cherasco et porter aide au général Masséna qui s'y rapprochait de son côté. Quand nous rejoignîmes l'armée du grand général, son avant-garde conduite par le général Beaumont avait fait le travail. Il avait culbuté les avant-postes ennemis et la place se rendit sans combattre. Une fois encore, le combat nous fuyait. Cela ne dura pas longtemps.

Le commandement nous ordonna de remonter la Stura, la rivière qui baignait la ville de Cherasco, car une armée de fantassins de plus de 600 hommes avait été aperçue par des ordonnances. Elle faisait route à revers de nos troupes à pied, risquant de les piéger aux abords de la rivière. Mon régiment, le 13éme fut choisi pour porter l'attaque contre cette division piémontaise.

Sous les ordres du chef de brigade Bourgon-Duclos, nous chevauchâmes à rythme soutenu vers le lieu où devaient se trouver les soldats ennemis. Le chemin, le long de la rivière, n'était pas aisé pour nos chevaux. Bien escarpé, glissant, nous devions être attentifs à la typologie du sol. Aussi, nous n'aperçûmes pas les fantassins piémontais, positionnés aux abords du chemin, à l'abri des arbres. La première salve de tir coucha grand nombre de chevaux et laissa beaucoup de camarades le nez dans le torrent. Nous bridâmes nos montures le plus rapidement possible et, sabre au clair, nous fonçâmes sur les assaillants, la nouvelle salve fit encore grand nombre de tués parmi nous, mais la troisième ne servit pas. Nous fûmes sur eux et sabrâmes tous les Piémontais que nous aperçûmes. Malgré tout, le nombre de soldats qui nous faisaient face était important. Beaucoup plus que nous étions. Il fallait que nous nous dégagions de cet endroit pour déplacer le combat vers un terrain plus propice à la cavalerie. Le citoyen Bourgon-Duclos nous commanda de traverser la rivière qui semblait peu profonde à cet endroit, espérant que les fantassins nous suivraient. À cet instant, un coup de biscaïen toucha notre chef au bras. Je mis mon cheval au galop et à moitié dans la rivière, soutenant Bourgon-Duclos d'une main et de l'autre sabrant à tout va, je me dégageai de l'emprise des soldats à pied. Prenant un peu de distance et voyant l'état grave de notre chef ; je pris mes responsabilités. Faisant confiance à mon intuition et voyant que les Piémontais à leur tour traversaient le torrent, je laissai le chef de brigade sous la protection de quelques hommes et ordonnai à mes hommes, une soixantaine, de me suivre. Un peu plus loin le torrent était beaucoup moins puissant et sa traversée était aisée. Nous passâmes, une fois encore de l'autre côté de la rivière et fondîmes sur les Piémontais. Pris par le revers et à moitié dans l'eau, les soldats ne purent se défendre. Du haut de nos montures, nous colorâmes l'eau de la Stura du sang des Italiens. Voyant cette contre-offensive, nos compagnons chargèrent de l'autre rive, empêchant toute fuite aux ennemis. Ceux qui n' avaient pas encore traversé la rivière, essayèrent de s'échapper par où ils étaient arrivés, mais nous les poursuivîmes et les rattrapant, les encerclâmes. Ils préférèrent rendre les armes plutôt que subir une mort certaine. Ainsi, nous rentrâmes vers la ville de Cherasco avec 600 Piémontais désarmés et prisonniers.

Le chef de brigade me fit appeler auprès de lui. Le bras ensanglanté, le teint livide, il me dit:" Capitaine, je vous remercie de m'avoir sauvé. Je saurai vous en remercier en temps et en heure. Je vous confie le commandement du détachement jusqu'à Cherasco."

La route lui fut pénible, mais arrivé dans la ville, il fut soigné et après quelques jours de repos, il pourrait de nouveau chevaucher à nos côtés. Je fus cité pour mon action et reçus les félicitations des généraux présents, particulièrement ceux du général Murat qui commandait la cavalerie de l'armée d'Italie. Mon retour au combat fut pour moi excitant et il me tardait déjà les prochaines escarmouches. Ce soir-là, nous pûmes nous nourrir de viande et de pain à satiété. Rodvelche et Greff qui avaient appris nos faits d'armes vinrent me rejoindre avec quelques bonnes bouteilles du pays. Le vin et les rires coulèrent à flots et ,je l'avoue, nous nous laissâmes enivrer avec plaisir.

Les succès de notre armée, ici à Cherasco, mais aussi à Bra et à Alba, portèrent la terreur jusqu'à Turin où la cour craignait une insurrection du peuple, de plus en plus partisan de nos idées républicaines. Le roi demanda l'armistice aux conditions exigées par Bonaparte et reprises par le directoire. Nous avions vaincu une première armée et notre route maintenant devait nous emmener jusqu'à Milan.

Avant le départ, le général Bonaparte fit lire dans chaque corps d'armée une déclaration. Il me fut demandé de la proclamer devant les régiments de hussards. D'une voix la plus assurée possible, je lis aux cavaliers qui m'entouraient:" Soldats, vous avez remporté en quinze jours six victoires; pris vingt drapeaux, cinquante-cinq canons; vous avez fait quinze mille prisonniers et tué ou blessé dix mille hommes, vous égalez aujourd'hui par vos succès l'armée de Hollande et du Rhin...Vous avez gagné des batailles sans canons, passé des rivières sans ponts, fait des marches sans souliers, bivouaqué sans pain ; la Patrie reconnaissante vous devra sa prospérité...Mais soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il vous reste à faire."

Le silence qui suivit cette déclaration montrait l'émotion que nous avions tous ressentie. Puis un "Vive le général Bonaparte!", suivi d'un autre puis d'un "Vive la république!" qui fit écho à d'autres vivats, remplit bientôt le lieu où nous étions. En nous mettant en marche, nous étions sûrs qu'on nous avait entendus jusqu'à Milan.

Nous avions devant nous maintenant l'armée autrichienne commandée par le maréchal Beaulieu. Nous voulions en découdre avec elle et le général Bonaparte désireux de surprendre l'ennemi imposa un rythme de marche infernal aux troupes à pied.

Dans la vallée de la Stura, près de l'Arche, avec 100 hommes, je chargeai l'infanterie ennemie qui se mettait en ordre de bataille. Notre attaque soudaine les surprit. Ils s'enfuirent non sans laisser sur le champ de bataille blessés et morts dont leur commandant que j'avais abattu d'un coup de pistolet. Finalement, nous fîmes plus de 500 prisonniers.

Après les félicitations de l'état-major, nous poursuivîmes notre avancée.

Il nous fallait traverser le Pô, sachant parfaitement que les Autrichiens nous attendaient sur l'autre rive.

Nous savions que le gros de la troupe se trouvait à Valenza, que les ponts avaient été détruits et que nous aurions à les combattre sur un terrain qui les avantageait, mais notre général avait une autre idée en tête. Il envoya une partie de notre armée dans la direction de la ville en diversion et nous fit bifurquer plus en aval vers la ville de Plaisance. Les hommes marchaient sans rechigner avec leurs chaussures trouées ou déformées, nous avions presque honte sur nos chevaux de ne pas partager cette épreuve avec eux. Mais ils marchaient, se désaltéraient et reprenaient leur route comme portés par l'enthousiasme du général. À ses côtés se trouvait le général Dallemagne qui avait été un combattant de l'indépendance américaine et dont le sens tactique semblait être apprécié par Bonaparte. C'est ce général qui fit marcher les troupes à ce rythme forcené, sachant que l'ennemi ne croyait pas qu'une armée à pied pouvait se déplacer aussi rapidement. Soixante-quatre kilomètres en trente-six heures. Les hommes arrivèrent au bord du Pô épuisés, mais désireux d'engager le combat bientôt.

La traversée ne s'annonçait pas facile. Pas de pont. Les fantassins réquisitionnèrent tout ce qui pouvait flotter. Bacs, barques, radeaux. Ainsi, nous nous installâmes à plusieurs du 7éme régiment sur un bac avec nos chevaux quelque peu nerveux. Nous scrutions vers l'autre rive essayant d'apercevoir des mouvements ennemis. Nous avions presque accosté quand une salve de mitraille nous accueillit bruyamment. Des camarades à côté de moi tombèrent. Nous ne pouvions pas nous défendre tant nous devions tenir nos chevaux affolés par le bruit et le goût du sang. À peine arrivé sur la berge, je montai en selle prêt à disperser les escadrons qui nous attaquaient. Rassemblant mes hommes autant que je pus, je les fis charger. Mais je fus arrêté net. Une douleur à la cuisse droite faillit me faire tomber de cheval. Ma vue se troublait. Je mis ma main sur ma jambe, elle était en sang. La hargne plus forte que la douleur, je me précipitai à la suite de mes compagnons sur les lignes ennemies qui cédèrent rapidement, laissant beaucoup de morts sur le champ. Je finis par tomber de cheval, incapable d'en descendre normalement. Je ne sentais plus ma jambe et j'avais peur de la perdre. On me transporta vers le chirurgien qui, après m'avoir fait boire un alcool innommable qui faillit me faire vomir, déchira mon uniforme et chercha à retirer la balle. Je ne sais plus ce qui était le plus douloureux, mon ventre qui se tordait ou ma jambe qui était charcutée. Le chirurgien réussit, non sans mal, à retirer la balle et m'assura après avoir bandé ma cuisse que je cicatriserai rapidement. Il ajouta que je ne pourrai pas marcher pendant deux ou trois jours. Je lui répondis que cela n'était pas important, car mon cheval marcherait pour moi vers les lignes ennemies. Je fus évacué vers mon campement où je reçus les encouragements de mes amis Rodvelche et Greff, ainsi que ceux de mon chef de brigade.

Nous repartîmes peu de temps après, car les autrichiens, surpris par notre initiative se dépêchèrent de reculer vers l'Adda pour nous couper la route. La route de Milan était libre, mais le général Bonaparte voulait affronter l'ennemi le plus rapidement possible, avant qu'il ne puisse s'organiser.

Après le Pô, nous devions traverser l'Adda, une rivière large et agitée, derrière laquelle les troupes du maréchal autrichien Beaulieu s'installaient. Il nous fallait un passage. Or, d'après nos éclaireurs, il y avait un pont à Pizzghetone, pas très loin de Plaisance où nous nous trouvions, mais l'endroit était sévèrement gardé. Après une escarmouche engageant notre avant-garde, le général Bonaparte préféra faire route au nord vers Lodi où il espérait enfoncer les lignes ennemies.

La marche encore fut longue, mais rien ne pouvait arrêter ces fantassins ou artilleurs qui avançaient heure après heure, que le terrain soit plat ou escarpé avec le même enthousiasme. Il est vrai que depuis notre arrivée en terre piémontaise, nous mangions à notre faim. Après les privations que nous avions subies, cela suffisait à rendre la troupe déterminée.

Nous arrivâmes enfin, au petit matin, aux abords de Lodi. La rivière était très large et un seul pont l'enjambait. Un pont de près de deux cents mètres, protégé par une batterie de canons qui le gardait en enfilade. Une armée importante nous attendait de l'autre côté. Il semblait impossible d'atteindre l'autre rive sans se faire couper en deux par l'artillerie autrichienne. Bonaparte décida pourtant qu'il traverserait là. Il réunit ses généraux et demanda à toute la cavalerie de poursuivre plus au nord pour y trouver un gué. Il était sûr que cette rivière n'était pas très profonde et qu'il existait un passage par lequel nous pourrions prendre l'ennemi à revers.

Nous laissâmes donc les hommes à pied se préparer au combat et nous prîmes la route du nord. Ma cuisse me faisait souffrir, mais pour rien au monde, je ne serais resté en arrière de ce combat déterminant. Je me trouvais au côté de mon chef de brigade Bourgon-Duclos en tête de notre régiment, chevauchant en arrière du 1er hussard commandé par le chef de brigade Glad. Ce dernier venait de prendre le commandement du régiment après le mort du colonel Stengel à la bataille de Mondovi. J'apercevais là-bas au loin mes amis Rodvelche et Greff qui chevauchaient côte à côte, fiers sur leurs chevaux. Ils ne savaient pas encore que la journée serait terrible.

Un cri traversa les lignes de chevaux pour arriver jusqu'à nous, nous avions atteint un gué et allions pouvoir traverser. L'excitation nous gagna tous, inconsciemment je serrai plus fort mon sabre encore dans son fourreau. Bonaparte avait raison et nous allions bientôt participer au combat en espérant que nos fantassins puissent tenir jusqu'à notre arrivée.

Le chef de brigade Glas envoya des hommes en reconnaissance sur l'autre rive. Ils revinrent rapidement. Aucun mouvement de troupes devant nous. Philippe Glas ordonna la traversée de la rivière. Nous devions nous hâter pour porter main forte à notre armée en restant prudent malgré tout. Une embuscade était possible. Le terrain était escarpé, très boisé. Le danger pouvait surgir à tout instant.

Nous avancions, maintenant le long de la rive opposée en direction de Lodi. Tous groupés, sur un sentier étroit, nous faisions une cible facile pour une artillerie en embuscade. Mon chef de brigade n'aimait pas cela. Il s'approcha du chef Glas et lui fit part de son inquiétude. Ce dernier lui répliqua qu'il s'agissait du chemin le plus court pour rejoindre les combats et, qu'à son avis, nous ne risquions rien, car l'armée autrichienne était concentrée sur Lodi. Bourgon-Duclos n'était pas convaincu et moi non plus. Il décida de prendre un peu de recul avec le 1er hussard, me demanda de prendre un escadron et de m'éloigner de la rive. Il voulait s'assurer qu'aucun ennemi ne nous attendait un peu plus loin en avant. Les contreforts des montagnes qui nous dominaient, masquaient la visibilité et le chef de brigade Glas, trop sûr de lui s'était engagé sur un sentier particulièrement exposé. Il longeait l'Adda en contrebas de ces montagnes boisées où pouvait se cacher toute une armée. Je décidai de contourner cet obstacle, espérant trouver un autre sentier plus haut qui me permettrait de surplomber la rivière.

Il existait. Serpentant devant nous, il s'élevait vers le sommet. Au milieu de la forêt de sapins, nous progressions doucement. Aucun bruit. Je me souviens de ce vent froid qui nous gifla au détour d'un virage. Je n'aimais pas cette atmosphère. Trop de silence, même les oiseaux s'étaient tus. Encore quelques virages et nous étions en haut. Le ciel était bien dégagé et vers l'horizon nous devinions la vallée et la ville de Lodi où nos troupes devaient combattre. Le sommet s'offrait à nous. Là bas un peu plus bas coulait l'Adda et sur le chemin, quelque part, nos compagnons progressaient.

Nous n'eûmes pas besoin de les chercher, nous entendîmes une explosion terrible. La mitraille. En contrebas de notre position, surplombant nos camarades, des fantassins avaient fait feu, décimant nos rangs. Certains gisaient sur le sentier, d'autres étaient tombés dans la rivière. Au même instant, débouchant de la forêt, des cavaliers autrichiens fondaient sur nos troupes. Nos camarades allaient se faire massacrer. Sans hésitation et tirant mon sabre de son fourreau, je commandai la charge. Les fantassins qui avaient préparé l'embuscade eurent juste le temps de se retourner. Nous étions déjà sur eux et la peur que nous vîmes dans leurs yeux nous encouragea. Nous les sabrâmes avec une hargne décuplée. Voyant cela, les cavaliers autrichiens eurent un instant d'hésitation, ce qui permit aux hussards de la République de se ressaisir et d'engager le combat avec l'ennemi. Après avoir fait taire définitivement les fusils ennemis, nous dévalâmes le versant de la montagne pour porter secours à nos camarades.

Le combat fut rude, mais bref. Pris entre deux forces, les Autrichiens cédèrent, essayant de s'enfuir en traversant la rivière, mais, à cet endroit, celle-ci était profonde. Le courant eut raison des cavaliers et de leurs chevaux. Ils disparurent au fil de l'eau.

Le bilan de cette embuscade était terrible. Beaucoup de hussards avaient disparu dans l'Adda, d'autres gisaient autour de nous. Il y avait aussi beaucoup de blessés. Le chef de brigade Philippe Glas était de cela. Un coup de sabre lui avait déchiré la poitrine. Le commandement fut pris par Bourgon-Duclos. À cet instant, l'adjudant Greff m'appela. À ses pieds gisait notre ami, le sous-lieutenant Rodvelche. Je me précipitai. Il respirait encore. Je l'aidai à s'asseoir, le soutenant de mon bras. Son uniforme rougissait, maculé de sang. Il essayait de parler en s'accrochant à moi :

- J'ai froid, Jacques!

- Ne t'inquiète pas, on va te soigner.

Je le sentais faiblir entre mes bras. Mon ami partait doucement. Pourtant, je le vis encore sourire et prononçait dans un souffle:

- Tout est lumineux, çà scintille autour de moi.

Il ferma les yeux et mourut, sa tête posait sur mon épaule. Les larmes me vinrent aux yeux. La mort nous accompagnait depuis toujours. Féroce, injuste, parfois libératrice. Tant de fois, elle croisa nos vies, nous étions habitués. Mais perdre un ami était une douleur que j'ignorais encore.

Le chef de brigade Bourgon-Duclos me fit appeler à ses côtés. La guerre continuait et nous ne devions pas la laisser nous dominer. Il fut décidé que nous laissions nos morts et nos blessés ici en espérant que le combat qui nous attendait serait bref et victorieux. Nous pourrions très vite revenir secourir les uns et enterrer les autres. Nous laissâmes aux blessés toute l'eau et toute la nourriture que nous possédions et portés par la vengeance, nous partîmes au galop en direction de Lodi.

Nous étions assez proches du pont que tentaient de traverser nos fantassins, car nous entendions le bruit des canons et de la mitraille. Enivrés par les bruits et l'odeur de la poudre qui venaient à notre rencontre, nous poussions nos montures à aller encore plus vite. Le visage ensanglanté de Rodvelche m'accompagnait et éloigné de mon coeur toute peur. Je serai le premier à fondre sur l'ennemi. Mon bras ne lâchera le sabre que lorsqu'il n'y aura plus une once de vengeance en moi.

Très vite, nous arrivâmes sur les lignes autrichiennes. Je ne vis pas ce qui se passait sur le pont où se trouvait notre armée. Le bras levé, en tête des régiments de hussards, je pénétrai dans les lignes ennemies qui ne nous avaient même pas entendus arriver. Je sabrai, le bras lourd, propageant la terreur et la mort autour de moi. Ma cuisse était de nouveau insensible, je m'en fichais. Seule comptait la victoire. Bientôt les troupes ennemies se dispersèrent. Notre attaque sur leur flanc fut déterminante. Les hommes avaient traversé le pont et les Autrichiens essayaient de s'enfuir. En les pourchassant, je m'emparais du drapeau d'un régiment de fantassins. Celui-ci serait pour mon ami Rodvelche. La victoire était totale. Nous avions pris plusieurs pièces d'artillerie, de nombreux drapeaux et fîmes plusieurs milliers de prisonniers.

Je fus de ceux qui retournèrent au bord de l'Adda porter secours aux blessés et enterrer les morts.

La tombe creusée, en compagnie de Greff, je fis descendre le corps de notre compagnon dans le trou, le drapeau que j'avais pris à l'ennemi lui servant de linceul. Le sous-lieutenant Rodvelche pouvait dormir en paix, ses amis étaient apaisés.

Revenus au camp, nous croisâmes Perrier un artilleur, pays de Greff, qui nous raconta la bataille:

- Vous ne pouvez pas imaginer, le général est un génie. Il nous fit installer les canons face à ceux de l'ennemi. Il vint à nos côtés et calcula, lui-même, l'angle et la portée des tirs. Il nous dit que cela lui rappelait quand il était lieutenant d'artillerie, puis il fit donner le feu. Et bien, dès la première salve, il détruisit plusieurs canons d'en face. Cela dura une bonne heure. L'ennemi avait perdu la moitié de son artillerie. Après, il alla retrouver les fantassins nous commandant de continuer à arroser l'autre rive jusqu'à son commandement d'arrêt.

- Mais comment ont-ils traversé le pont ? Il restait quand même suffisamment d'artillerie pour le défendre. Demandais-je intrigué.

- Là, je laisse le citoyen Jeunet te raconter la suite. Il fait partie des grenadiers de la 32 éme. Ils ont été les premiers à traverser.

Un gars, plus très jeune, rougeaud, le regard pétillant s'assit à côté de nous et après avoir bu une goulée de vin raconta à son tour:

- Nous étions massés à l'entrée du pont, cachés derrière une muraille quand le général vint auprès de nous. Il nous dit qu'il allait envoyer une dernière volée de boulets. Nous devions attaquer au même moment. Il dut voir notre appréhension de courir sur ce fichu pont à la merci de l'ennemi, car il ajouta qu'il fallait plus d'une minute pour recharger un canon et que nous avions le temps d'arriver sur les artilleurs d'en face avant qu'ils ne tirent à nouveau. Nous attendîmes le signal, puis, entourés de fumée, nous avons couru sur le pont en hurlant notre hargne et notre peur. Le petit général avait vu juste, nous fûmes sur les artilleurs avant qu'ils ne rechargent. Les camarades pouvaient traverser, l'armée autrichienne était désorganisée. Puis, vous les avez pris à revers et ce fut la débandade.

- Et vous savez, ajouta amusé Perrier, les gars artilleurs l'ont surnommé le "petit caporal ". Il était avec nous comme un simple caporal. Avec lui, nous irons jusqu'à Vienne.

"Le petit caporal ", ce surnom nous amusa. Le lendemain, il avait fait le tour de toute l'armée et on n'entendit plus parler du général Bonaparte que sous le nom de "petit caporal ".

L'ennemi était en déroute et cinq jours plus tard, nous entrions en vainqueur dans Milan. L'accueil fut triomphal et les Lombardes galantes.

Le chef de brigade Philippe Glass, blessé très gravement fut évacué et mon chef de brigade Bourgon-Duclos fut nommé chef du 1er régiment de hussards à sa place. Il demanda mon incorporation à ses côtés dans le régiment. Dorénavant, j'étais capitaine dans ce régiment d'élite. Je retrouvai mon ami, l'adjudant Greff et porter l'uniforme qui était celui de Martin Rodvelche me remplit de fierté et d'émotion.

mercredi 22 avril 2009

Récit d'un hussard (2)

LE PLATEAU DE SAINT — GERMAIN

Au bout de la route en lacets, caché par la forêt de sapins, se trouvait le village de Saint-Germain et au-delà un large plateau herbeux. Les Piémontais qui battaient en retraite depuis plusieurs jours avaient stoppé là, espérant, soi-disant, des renforts. Nous devions les affronter sur ce plateau et les rejeter hors de nos frontières.
Au dessus de nous se dressait, majestueux, le col de la Rosière comme un haut mur infranchissable. Et tout autour les Alpes, sans fin.
Nous restâmes à l'abri des bois. Le temps au général Bagdelane d'envoyer des éclaireurs pour qu'ils puissent lui décrire la situation.
Lorsqu'ils revinrent, leur rapport n'était pas encourageant. Les ennemis étaient installés sur l'immense pré qui faisait suite au village, mais ils avaient positionné leur artillerie, plusieurs canons, dans trois redoutes fortifiées au dessus du plateau, ce qui rendait son attaque délicate. Les canons étaient dirigés droit sur le village et sur la seule route d'accès. Nous risquions de perdre beaucoup d'hommes.Le général rassembla les troupes et dit que seule notre rapidité dans l'attaque nous donnerait la victoire. La Nation et la République comptaient sur nous pour libérer le territoire national des armées étrangères. Ainsi, ce fut aux cris de:" vive la Nation! Vive la République!" que l'armée se mit en marche.
Au passage dans le village, nous nous déployâmes, espérant surprendre les artilleurs par la largeur de notre attaque.
Au commandement du général, nous chargeâmes les fantassins ennemis en hurlant notre foi en la Nation. Les canons nous répondirent, dès que nous abordâmes le plateau, faisant d'énormes trous dans nos lignes. Nous étions encore assez loin des premiers rangs ennemis et nous laissions beaucoup trop de morts derrière nous. De ma position, je voyais les artilleurs qui nous dominaient. Je me rendis compte que le raidillon où était installée l'artillerie était peu défendu. Il y avait peut-être une chance de faire taire ces canons. Je m'approchai du capitaine Verdelin et lui criai au milieu du vacarme des explosions : " Capitaine, donnez - moi quatre compagnies, je vais tenter l'assaut de la colline." Il me regarda, incrédule. " Faites-moi confiance !"Il me les donna. Je fis signe aux hommes de me suivre et profitant de la fumée des explosions et du désordre qui agitait le champ de bataille, nous entamâmes la montée vers l'ennemi. Nous subîmes les tirs des fusils des soldats qui protégeaient leur artillerie. Mais rien ne pouvait plus nous retenir, pas plus nos camarades qui s'effondraient autour de nous que la folie de cette entreprise. Le vent, tout d'un coup tourna et renvoya la fumée des explosions vers les Piémontais. Les fantassins nous discernèrent plus difficilement et leurs tirs devinrent moins précis. Cela redoubla notre hargne et bientôt, nous fûmes sur eux. Le combat au corps à corps qui s'ensuivit me ramena au pont de Villaroger, mais là, je me sentais fort et sûr de vaincre. Je tuai le capitaine, commandant de l'artillerie. Le résultat ne se fit pas attendre, l'ennemi faiblit et lâcha prise, nous laissant la voie libre. Nous eûmes vite enjambé les rondins de bois qui protégeaient les canons et après un rapide combat, nous prîmes possession des trois redoutes et nous nous emparâmes des canons. Nous les retournâmes vers les lignes ennemies. À cet instant, la stupeur fut telle dans l'armée piémontaise que nos soldats partirent à la charge et mirent en fuite les soldats ennemis. Nous fîmes plus de 200 prisonniers et nous étions maîtres du plateau de Saint-Gervais.
Le général Bagdelane en personne nous félicita et signala notre action d'éclat aux représentants du peuple.
Plusieurs jours plus tard, alors que nous avions regagné notre campement de Grenoble, deux représentants du peuple, les citoyens Dumas et Albitte vinrent vers moi. Ils voulaient me nommer chef de bataillon, adjudant général. Mais, j'avais un autre désir et leur en fis part. Passé un moment de stupeur devant mon refus de promotion, ils acceptèrent ma requête. J'allais incorporer comme capitaine une compagnie de hussards. J'entrais dans la cavalerie sous les ordres des généraux Lassalle et Murat. Ainsi allait commencer la campagne d'Italie.

mercredi 15 avril 2009

Récit d'un hussard (1)

UN PONT A DEFENDRE

Hirsutes, sales, mal rasés, des habits élimés et rapiécés, nous ressemblions plus à une bande de brigands qu'à des soldats de la République. Et pourtant, nous étions bien de ceux-là. Cinquante hommes, cinquante têtes brûlées à qui on avait ordonné de tenir ce pont coûte que coûte.

Nous étions en l'an I de la République. Nous devions freiner l'avancée de trois compagnies de grenadiers piémontais et permettre à notre propre armée de se regrouper à Conflans et engager la contre-offensive.

Il faisait chaud en ce mois de messidor 1793, si chaud que nos uniformes nous collaient à la peau. Nous étions pourtant en altitude, coincés entre deux montagnes de la Tarentaise, quelque part entre le village de Villa-Roger et celui de Ste Foy.

Tôt le matin, nous avions essuyé une première escarmouche ou plutôt nous avions repoussé l'avant-garde de l'armée ennemie qui ne s'attendait pas à nous trouver là. Surprise par le feu de nos armes, elle dut abandonner une dizaine de corps sur le chemin et se réfugier sous les arbres qui nous faisaient face. Depuis, nous attendions. Les bruits de l'armée qui s'étaient faits plus proches s'étaient dispersés dans le bois à quelques centaines de mètres de nous. L'armée avait cessé sa marche et préparait son bivouac pour la nuit. Un coup d'oeil vers le ciel me permettait de constater que le soleil allait bientôt disparaître derrière les montagnes et que la nuit ne tarderait plus.

J'observais mes hommes. Quarante-neuf citoyens courageux, venant de toutes les régions de France. Attirés par la solde de soldat, ils s'étaient engagés. Plutôt çà que la misère des campagnes. Et puis, il y avait eu 1789, le miraculeux éveil de la Nation. La barbarie sur la guillotine et la liberté qui s'offrait à nous comme une amante si longtemps désirée. Ils y croyaient ces soldats dépenaillés et à voir leur vigueur dans la bataille aujourd'hui, ils y croyaient encore. La liberté était belle, certes. La république bien jeune et bien pauvre. Les caisses étaient vides et nous combattions avec si peu. Un malheureux canon, quelques fusils, quelques munitions et nos sabres. Demain, nous ferons face à l'ennemi. Sept cents hommes, clinquants, armés, entraînés. Nous mourrons, mais la République ne rougira pas de nous. Nous aurons défendu le pont coûte que coûte.



La nuit maintenant était tombée. Nous entendions les voix et les rires des soldats piémontais. Ils ne semblaient pas appréhender le combat du lendemain. Sûrs de leur force et de leur nombre, ils ne pouvaient douter de l'issue de la bataille.

Mes hommes se reposaient. Certains fumaient, d'autres mangeaient leur maigrelette ration de soldat, peu parlaient. La plupart même dormaient ou faisaient semblant. Moi, je ne pouvais pas.

Je revoyais le temps passé. Le Limousin, mon pays. Les terres agricoles, notre domaine. Mes parents et mes sept frères et soeurs. J'ai grandi auprès d'eux, je me suis instruit, mais je cherchais autre chose. J'avais peu d'attrait pour la terre. Plutôt, l'envie de partir loin, voyager, vivre l'aventure. Je ne voyais qu'une seule façon d'y parvenir ; l'armée du roi.



Je m'engageai le 12 mai 1779 et j'incorporai dans les gendarmes de la garde du roi. J'y restai plus de quatre ans avant de rejoindre en 1784, le régiment de Boulonnais.

En moins d'un an, je devins sergent, le 1er mars 1785. Puis sergent de grenadiers, le 25 octobre 1787. Ce fut à cette époque-là qu'aurait pu s'arrêter net ma carrière militaire, ma vie même.

C'était un matin de nivôse. Le froid était mordant. Nous étions dans notre garnison de Strasbourg, la neige recouvrait tout d'un blanc immaculé. La ville était comme abandonnée, peu de citoyens avaient bravé le froid. Nous étions trois de la garnison, en patrouille et il ne nous tardait de rentrer vite nous réchauffer entre les murs de la caserne. Soudain, au détour d'une ruelle, nous entendîmes des cris et aperçûmes deux hommes qui frappaient un pauvre hère avec des bâtons, sous le regard d'un troisième, richement vêtu, assis sur son cheval. Nous nous précipitâmes au secours du pauvre gars dont le sang marqué la neige. En nous apercevant, les deux hommes nous firent face, prêts à en découdre, protégeant l'homme juché sur son cheval. Ce dernier portait un masque, empêchant quiconque de le reconnaître.

- Arrêtez immédiatement ! criais-je en arrivant vers eux. Au nom du roi !

Le cavalier alors se mit à rire :

- Au nom du roi ? Qui peut parler au nom du roi ?

Je m'approchai du corps de l'homme qui gisait maintenant sur la neige, inerte.

- Cet homme est sous notre protection, dis-je en essayant de le relever.

- Belle protection ! S'amusa encore l'homme masqué. Faites attention, sergent, que cette protection ne vienne pas à l'encontre des desseins...du roi.

- Qui êtes-vous ? Demandais-je, surpris devant tant d'aplomb .

- Vous l'apprendrez à vos dépens, sergent, répondit l'homme, bien assez tôt.

Puis, il brida son cheval, partit au galop en nous bousculant. Ce qui permit aux deux assaillants de disparaître dans une ruelle avant que nous puissions les arrêter.



Le pauvre gars était mort. Je fis un rapport en rentrant à la caserne à mon officier supérieur qui sembla inquiet en écoutant mon récit. À juste titre. Une heure après, j'étais mis aux arrêts pour entrave à la justice. Cassé, je redevins simple soldat. Ce cavalier masqué était, parait-il un seigneur qui se prenait pour un justicier et qui, sous la protection du roi, agissait en toute impunité.

Mes excellents états de service me sauvèrent la vie, ce ne fut pas le cas de mes deux camarades de patrouille qui furent trouvés morts deux jours plus tard, victimes, soi-disant, d'une rixe entre ivrognes.

Je n'étais qu'amertume et colère et du fond de mon cachot, je ne m'apaisais pas. Ce fut l'Histoire qui s'en chargea. Moins d'un an après cette malheureuse affaire, l'arrogant justicier avait traversé la frontière, en guenille, poursuivi par ceux qu'il avait martyrisés. La révolution avait balayé l'ancien régime, je fus libéré et l'on me permit de regagner mes galons.

Je fus nommé caporal de fusiliers en 1790, caporal de grenadiers en 1791, sergent trois mois plus tard, puis sous- lieutenant, le 22 mai 1792, juste avant que le bataillon du Boulonnais soit incorporé à l'armée des Alpes.



Sous les ordres du général Bagdelane, notre armée dut faire face à 7000 Piémontais dans la vallée de l'Isère. Nous fûmes mis à mal par des soldats plus nombreux et plus aguerris que nous. Notre général décida de se replier sur Conflans où l'attendait le général de division Kellerman, prêt à contrer l'offensive transalpine. Pour réussir cette jonction, il fallait positionner des petites unités à des points stratégiques dont la mission était de ralentir l'avancée de l'ennemi. C'est ainsi que mon unité fut choisie pour défendre ce pont et stopper le plus longtemps possible les Piémontais. Nous avions déjà gagné vingt-quatre heures et demain une ultime bataille nous attendait.



Le feu de l'ennemi faisait rage, à couvert du bois, ils nous tiraient dessus et nous dûmes nous réfugier à l'autre extrémité du pont espérant y trouver un abri. Déjà dix de mes hommes s'étaient effondrés. Combien de temps allions- nous tenir ainsi ? Le soleil était déjà haut dans le ciel quand la mitraille stoppa. Les Piémontais n'avaient pas l'intention de nous assaillir au plus chaud de la journée. Nouveau répit. Nous en profitâmes pour enterrer nos camarades en retrait du pont et nous attendîmes la nouvelle attaque de l'ennemi.

Soudain une grande clameur fit trembler les feuilles des arbres et nous vîmes, baïonnettes aux fusils, les grenadiers d'en face nous charger. Je fis mettre mes hommes en position, attendis que les premiers attaquants atteignissent le pont pour ordonner le tir. Deux rangées d'hommes s'effondrèrent instantanément. La deuxième salve de tir en fit autant et la suivante tout pareillement. Mais les grenadiers, enjambant les corps des soldats tués, continuaient à avancer vers nous avec la même rage et les mêmes hurlements. Le corps à corps était inévitable; le choc fut terrible. De mon sabre, je frappais tout autour de moi, aux cris d'encouragement succédaient les cris de douleur. Le pont était jonché de corps, français et piémontais mêlés. Mes hommes se battaient, tombaient, se relevaient et faisaient reculer l'ennemi. Nous prenions le dessus. À cet instant, une douleur à la tête me fit chanceler. Un officier levait son sabre une nouvelle fois pour m'achever, mais il fut trop lent, je le transperçais de mon arme. Les grenadiers, voyant leur officier tomber, se replièrent en vacarme, laissant plus de trente camarades dans l'affrontement. Nous avions encore retenu les Piémontais une journée de plus.

Blessé à la tête et au bras, je regardais les hommes valides porter les blessés ou évacuer les morts. Plus de vingt soldats avaient laissé leur vie en cette journée, d'autres étaient blessés. Demain devait être le dernier jour, mais l'armée piémontaise aura été arrêtée plus de quarante-huit heures.



Le lendemain matin, le 3 juin 1793, en voyant l'armée ennemie apparaître devant nous, mon coeur s'accéléra. Nous venions de refuser de nous rendre, en hommage à nos camarades morts. Nous étions vingt soldats face à plusieurs centaines d'ennemis. Ils chargèrent, nous tirâmes. Ils tombèrent et d'autres prirent leur place. Encore en corps à corps, j'essayais de ne pas me laisser submerger. L'étroitesse du pont nous permettait de combattre en rang presque égal. Mais plus il en tombait, plus il y en avait. Je souffrais, je sentais mon sang quitter mon corps, mes forces m'abandonnaient. Ainsi, j'allais mourir de cette façon, un coup plus précis à un moment donné. À mes côtés, il n'y avait plus que quatre hommes ensanglantés, hagards. Les Piémontais nous faisaient face, la bouche ouverte, aussi épuisés que nous, ils cherchaient leur souffle. Je regardais mes soldats, ils attendaient la mort et elle vînt. Je vis la flamme s'échapper des armes ennemies. Une douleur à la poitrine puis plus rien ; le néant.



Je revins à moi dans un hôpital piémontais où on m'avait transporté. Le médecin me dit que j'étais un miraculé. Sept blessures, dont une qui m'ouvrit le crâne et la balle qui passa à deux centimètres du coeur. J'étais robuste, j'allais m'en remettre. Il m'affirma qu'il n'avait jamais vu une telle résistance à la mort. Pour l'heure, bandé dans tout le corps, je souffrais et ne savais pas ce que l'ennemi allait faire de moi. La réponse ne tarda pas. Un général piémontais, le général Latour, vint me rendre visite. Il me félicita pour ma bravoure et m'apprit que j'étais le seul survivant, que le sacrifice de mes hommes avait été inutile, car l'armée piémontaise progressait encore dans les Alpes. Il ajouta que j'étais prisonnier et que mon sort n'avait pas encore été décidé.



Quatre mois plus tard, valide, j'étais échangé contre des prisonniers ennemis et je retrouvais l'armée des Alpes où je reçus une nouvelle affectation.

Durant ma captivité, l'armée de la République sous le commandement du général Kellerman, le vainqueur de Valmy, avait mené une violente contre-offensive, repoussant l'ennemi au-delà de Moutiers.

Les Piémontais s'étaient réfugiés sur le plateau du village de Saint-Germain. C'est là qu'ils nous attendaient pour livrer bataille.

dimanche 8 mars 2009

JE VAIS SUR CETTE TERRE

Il semblerait que Bernie n'aille pas très bien. Moi, "son ami" qui fait tout pour le faire connaître, qui essaye de lui apporter un semblant de renommé, je ne sais pas quoi penser de ce texte que j'ai trouvé hier soir. Il l'avait abandonné sur son bureau. Je vous le propose tel quel, à vous de vous faire une opinion. Justement, il en est question d'opinion...


Je vais sur cette terre, mains dans les poches, nez en l'air. Depuis toujours, j'ai été comme çà, sans chercher une seule fois à changer d'un millimètre la direction que j'ai choisie. Choisi? Ce n'est pas si sûr. Je ne me souviens pas d'avoir choisi quoi que ce soit dans ma vie. Je me suis toujours laissé guider. Après tout, on pense pour moi, on me dit tout. Pourquoi essayer de m'affirmer ? C'est d'un grand confort de n'avoir rien à dire, rien à penser, de laisser les autres s'affronter dans des débats sans fin, de les observer se déchirer sur des sujets qui n'éveillent même pas en moi le début d'une idée. On m'offre tout prémâché, je n'ai plus qu'à avaler et à digérer. Ceux que je fréquente de près ou de loin, plutôt de loin parce que de près, je pourrai être contaminé par leur maladie, me donnent un nom, mais je ne sais plus lequel.


C'est très bien comme çà, qu'il me nomme comme ils veulent, ce n'est pas moi qui vais les contredire. Çà serait m'engager au-delà de ce que je peux oser faire. Parce que, vous l'avez bien compris, je ne m'engage pas, je laisse faire. Je n'ai pas de souci d'opinion, je n'en ai pas. Je n'en possède pas au fond de moi. Je n'en ai jamais eu. De ma naissance jusqu'à ce jour, je n'en ai jamais voulu, je me suis toujours méfié de cela.

Je vais sur la terre, mains dans les poches, le nez en l'air et çà me convient. Bien sûr, souvent on a essayé de m'en donner. On m'a poussé à en avoir, mais je suis toujours arrivé à m'en débarrasser. C'était facile, il suffisait que j'accepte l'opinion de l'autre et de l'offrir immédiatement à quelqu'un d'autre en précisant bien que cette opinion ne venait pas de moi. Il n'aurait plus manqué qu'il me remercie. Maintenant, je les refuse carrément. Le dernier qui parle a raison. J'acquiesce à tout ce qu'il dit, comme çà, il garde son opinion pour lui et il repart avec, fier comme un jeune coq.

Je n'ai pas d'opinion, mais je n'ai pas d'ambition non plus. Tant qu'on me laisse aller sur cette terre, les mains dans les poches et le nez en l'air çà me convient.

L'ambition, quel intérêt! Une source à problèmes, c'est tout. Je fais seulement ce qu'on me demande de faire quand on me demande de le faire. Alors, j'écoute ce qu'on me dit et je fais comme les autres. Ah oui! Parce que j'ai remarqué que je n'étais pas seul dans ce cas. Il y a beaucoup de monde finalement qui se comporte de la même manière que moi. Ce n'est pas que çà me réjouisse, mais je me sens moins seul malgré tout. Et puis, au milieu de la masse, on me remarque encore moins.

Je vous assure le cerveau mou, çà à du bon. Je suis étanche à toutes moqueries ou médisances, car cela ne peut pas m'atteindre, je suis sans opinion.

Par contre sur le plan sentimental, c'est un peu le désert. Ne pas avoir d'opinion en amour, çà ne facilite pas les rencontres. J'ai eu quelques coups de cœur ou de corps, mais je ne risquais pas de me déclarer. Vous comprenez, se déclarer c'est déjà émettre une opinion, c'est affirmer quelque chose. Quelle horreur! Je préférais m'échapper et noyer cette opinion dans le premier verre que je croisais.

Je me contente de mon train-train quotidien sans attendre autre chose de la vie. Je l'en remercie, d'ailleurs, de ne pas chercher à m'offrir autre chose. Le strict minimum qui est le mien me convient parfaitement. Je suis heureux d'aller sur cette terre, les mains dans les poches, le nez en l'air.

Çà me revient maintenant, les autres m'appellent: la majorité silencieuse. C'est un drôle de nom, vous ne trouvez pas ?

Je m'interroge tout d'un coup, est-ce que vous dire tout çà, n'est pas émettre une opinion ? Çà me perturbe, çà me perturbe.