dimanche 8 mars 2009

JE VAIS SUR CETTE TERRE

Il semblerait que Bernie n'aille pas très bien. Moi, "son ami" qui fait tout pour le faire connaître, qui essaye de lui apporter un semblant de renommé, je ne sais pas quoi penser de ce texte que j'ai trouvé hier soir. Il l'avait abandonné sur son bureau. Je vous le propose tel quel, à vous de vous faire une opinion. Justement, il en est question d'opinion...


Je vais sur cette terre, mains dans les poches, nez en l'air. Depuis toujours, j'ai été comme çà, sans chercher une seule fois à changer d'un millimètre la direction que j'ai choisie. Choisi? Ce n'est pas si sûr. Je ne me souviens pas d'avoir choisi quoi que ce soit dans ma vie. Je me suis toujours laissé guider. Après tout, on pense pour moi, on me dit tout. Pourquoi essayer de m'affirmer ? C'est d'un grand confort de n'avoir rien à dire, rien à penser, de laisser les autres s'affronter dans des débats sans fin, de les observer se déchirer sur des sujets qui n'éveillent même pas en moi le début d'une idée. On m'offre tout prémâché, je n'ai plus qu'à avaler et à digérer. Ceux que je fréquente de près ou de loin, plutôt de loin parce que de près, je pourrai être contaminé par leur maladie, me donnent un nom, mais je ne sais plus lequel.


C'est très bien comme çà, qu'il me nomme comme ils veulent, ce n'est pas moi qui vais les contredire. Çà serait m'engager au-delà de ce que je peux oser faire. Parce que, vous l'avez bien compris, je ne m'engage pas, je laisse faire. Je n'ai pas de souci d'opinion, je n'en ai pas. Je n'en possède pas au fond de moi. Je n'en ai jamais eu. De ma naissance jusqu'à ce jour, je n'en ai jamais voulu, je me suis toujours méfié de cela.

Je vais sur la terre, mains dans les poches, le nez en l'air et çà me convient. Bien sûr, souvent on a essayé de m'en donner. On m'a poussé à en avoir, mais je suis toujours arrivé à m'en débarrasser. C'était facile, il suffisait que j'accepte l'opinion de l'autre et de l'offrir immédiatement à quelqu'un d'autre en précisant bien que cette opinion ne venait pas de moi. Il n'aurait plus manqué qu'il me remercie. Maintenant, je les refuse carrément. Le dernier qui parle a raison. J'acquiesce à tout ce qu'il dit, comme çà, il garde son opinion pour lui et il repart avec, fier comme un jeune coq.

Je n'ai pas d'opinion, mais je n'ai pas d'ambition non plus. Tant qu'on me laisse aller sur cette terre, les mains dans les poches et le nez en l'air çà me convient.

L'ambition, quel intérêt! Une source à problèmes, c'est tout. Je fais seulement ce qu'on me demande de faire quand on me demande de le faire. Alors, j'écoute ce qu'on me dit et je fais comme les autres. Ah oui! Parce que j'ai remarqué que je n'étais pas seul dans ce cas. Il y a beaucoup de monde finalement qui se comporte de la même manière que moi. Ce n'est pas que çà me réjouisse, mais je me sens moins seul malgré tout. Et puis, au milieu de la masse, on me remarque encore moins.

Je vous assure le cerveau mou, çà à du bon. Je suis étanche à toutes moqueries ou médisances, car cela ne peut pas m'atteindre, je suis sans opinion.

Par contre sur le plan sentimental, c'est un peu le désert. Ne pas avoir d'opinion en amour, çà ne facilite pas les rencontres. J'ai eu quelques coups de cœur ou de corps, mais je ne risquais pas de me déclarer. Vous comprenez, se déclarer c'est déjà émettre une opinion, c'est affirmer quelque chose. Quelle horreur! Je préférais m'échapper et noyer cette opinion dans le premier verre que je croisais.

Je me contente de mon train-train quotidien sans attendre autre chose de la vie. Je l'en remercie, d'ailleurs, de ne pas chercher à m'offrir autre chose. Le strict minimum qui est le mien me convient parfaitement. Je suis heureux d'aller sur cette terre, les mains dans les poches, le nez en l'air.

Çà me revient maintenant, les autres m'appellent: la majorité silencieuse. C'est un drôle de nom, vous ne trouvez pas ?

Je m'interroge tout d'un coup, est-ce que vous dire tout çà, n'est pas émettre une opinion ? Çà me perturbe, çà me perturbe.

samedi 7 février 2009

petite note d'information

Je viens de découvrir qu'on ne pouvait pas me laisser de commentaires. " Mon cher ami" avait mal configuré le truc. Mille excuses à tous ceux qui ont essayé et qui n'y sont pas arrivés. Maintenant, çà devrait fonctionner. A bientôt de vos nouvelles. Bernie

mardi 3 février 2009

La Tempête

Le 24 janvier 2009,la tempête est passée.Le 2 février 2009, nous avons retrouvé notre confort, eau, électricité, internet, bientôt le téléphone. Mais tout de même, on ne risque pas d'oublier.Les mots sont peu de choses.Pourtant, je n'ai trouvé que çà pour décrire mon émotion.


LA TEMPETE


Trop cruelle, la tempête!
Elle a détruit la forêt et
Le coeur des hommes brisé.
Les Landes pelées, défaites.
Cette voûte au vert permanent,
Disparue, emportée par le vent
Comme les illusions, les envies.
Le diable encore en rit.
Qui peut-on accuser ?
Contre qui se retourner ?
Est-ce un coup du destin ?
Qui fit s'abattre les pins.
La terre est meurtrie,
Blessée à n'en pas se relever.
Et l'homme, près d'elle, accroupi
Ne sait plus s'il saura la soigner.
Aura-t-il le courage de replanter,
De l'aimer au delà de ses larmes ?
Regarde tous ces troncs couchés,
Abattus par une force sans armes.
Un champ de bataille sans fin,
Sans sang ni gémissements.
Il ne reste presque plus rien
De ce qui était la vie d'avant.
Alors une fois la douleur passée,
Et malgré ses tourments
Et son abbatement,
L'homme saura se relever,
Nettoyer, panser les plaies,
Protéger les jeunes pousses fragilisées
Et les aider à grandir
Au delà de sa propre vie.
Car il ne peut pas choisir
D'abandonner tout ce qu'il a construit.
Cette forêt, c'est la sienne
Et elle sera de nouveau sienne.
Et vous qui passerez cet été
Le long de ce paysage désolé,
Ayez un sourire pour ceux
Qui,en sueur,les manches retroussées,
Auront fait au mieux
Pour les blessures masquer.
Ils mériteront au moins çà
Histoire de réchauffer
Un coeur encore gelé
Mais vivant, battant au delà
Des nuits d'insomnie.
Et tout près de lui, un peu perdu,
Le pin encore debout gémit
Son frère disparu.

Bernie (janvier 2009)

lundi 12 janvier 2009

Tout n'est que recommencement

Avant toutes choses, je vous souhaite une bonne et heureuse année 2009.Que vos voeux se réalisent comme je mets tout en place pour qu'il en soit ainsi pour moi. Ce blog vit ses derniers instants. Bernie le manipulateur de mots et d'images range son crayon. Ce blog disparaitra peut-être qu'un nouveau naitra. Merci à tous ceux qui ont suivi mes élécubrations. Bernie
ps: Mon vieil ami va encore être fou de rage !

lundi 22 septembre 2008

Mon père, ce sculpteur (8)

ET L'ARTISTE S'EN EST ALLE


Je restai seul. Je ne l'ai pas entendu partir. J'ai imaginé seulement.Il a dû mettre son chapeau,son écharpe, son manteau et a glissé vers la porte sans bruit comme il vécut.

FIN

dimanche 14 septembre 2008

Mon père, ce sculpteur (7)

CELUI QUI MONTRE LA VOIE


- Une oeuvre monumentale s'il en est. La plus haute de toutes, une des plus anciennes et certainement ton symbole, ton oeuvre maîtresse. Tu ne voulus jamais t'en séparer.

- Saint Jean Baptiste le juste, celui que l'on va voir, mais surtout celui que l'on entend. La parole exacte, le verbe haut. Saint Jean Baptiste couvert d'une peau de bête était plus somptueux que l'être le plus riche, ruisselant de pierres précieuses sur des vêtements brodés d'or et d'argent qui cachent la faiblesse humaine.

- Tu ne pouvais pas ignorer ce personnage biblique tant il incarne tout ce que tu aimes chez l'homme.

- L'humilité, la sagesse, mais la colère aussi et la violence du verbe. Il n'était pas de ceux qui cherchent, par plaisir personnel, à assister les autres sans se demander si cela leur sera agréable ou ne les importunera pas. Jean Baptiste aimait chacun et allait à la rencontre de ceux qui s'approchaient de lui, il ne s'occupait pas de ceux qui lui tournaient le dos. Que celui qui a un trop-plein d'altruisme en fasse profiter ceux qui en ont besoin et qu'il laisse les autres en paix.

- Comment as-tu imaginé cette oeuvre?

- Un de ces dimanches endimanchés qui suintait d'ennui. La révélation. J'ai pensé à lui dans toute sa force. Il était le précurseur. " Je suis la voix qui crie dans le désert." Disait-il. Je l'ai voulu, le visage et la forme, à peine humain, comme des apparences choisies par Dieu pour se faire entendre. Et ce doigt pointé vers le bas qui ordonne.

- Le saint absolu!

- La sculpture du saint, quand elle est proposée, chacun la juge selon son aspect, sa forme et les opinions peuvent être partagées, car elles s'attachent à l'oeuvre. Avec le temps tous ceux qui prient le saint représenté vont à la sculpture sans la voir canalisant leur coeur vers ce qu'elle évoque. Ce n'est qu'un point de fixation, une sorte de marche qui permet à leur esprit de s'élever. A la limite, en cet état, un simple morceau de bois pourrait provoquer le même élan et cela éloigne de toute adoration idolâtrique d'un objet matériel.

- On doit se méfier de l'adoration des représentations matérielles?

- Quand l'esprit est fermé, impénétrable que le courant ne passe plus qu'il ne peut plus rien recevoir ni absorber ni emmagasiner, il devient un bloc inerte que rien ne marque qui ne laisse aucune empreinte sur lui sans que cela ne semble vouloir changer. Plus de finesse, ni légèreté, ni subtilité, mais de la matière brute inanimée. Il est pauvre et méprisable. Et pourtant, cet esprit trouve le moyen de proclamer sa vérité comme LA vérité. Foutaises!

- Puisque tu as l'air remonté, dis-moi qu'est-ce qui t'agace ou t'agaçait le plus?

- Une multitude. D'abord le besoin de posséder, d'avoir à soi ce qu'a le voisin au risque de mettre en péril son équilibre de vie. Être avide c'est désirer ce que l'on a pas, être près de ses intérêts c'est veiller à préserver ce que l'on a. ensuite le besoin de dominer, d'obtenir un pouvoir. Mais avant de commander, il faut savoir obéir, car comment apprendre aux autres ce que l'on n'est pas capable de faire soi-même. Quoi encore? Cette recherche frénétique de l'aïeul glorieux ou méritant. Il est possible de se poser une question: ces ancêtres dont tant de gens s'enorgueillissent auraient-ils lieu d'être fier de leurs descendants? Ceci est valable aussi pour les filiations revendiquées quelles soient artistiques, politiques ou autres.

- Je retrouve en ce que tu me dis ta quête de l'humilité, mais ton regard sur ta foi a-t-il évolué, changé?

- On m'a inculqué une croyance, j'en ai tiré des convictions et jamais rien ni personne ne m'en a éloignée. Nos premiers parents déchus du fait de leur faute ont transmis cette faute à leur descendance comme un malade peut transmettre une maladie. Mais de même que la maladie peut connaître des remèdes, cette faute peut-être effacée sous l'effet de la grâce et de la contrition.

- Tu ne vas pas me parler des écrits de la genèse comme des vérités historiques. Ne me dis pas que tu remets en cause la théorie de l'évolution des espèces, Darwin et ses successeurs en ont démontré son évidence.

- La symbolique. Que fais-tu de la symbolique ? Lis ces écrits pour ce qu'ils sont. Expliquer Dieu dans sa puissance et sa gloire. Du néant il a créé le tout. Dieu est esprit donc immatériel, hors de toute mesure comme le temps ou l'espace qui ne s'applique qu'à la matière.
Quand Dieu a-t-il crée le monde ? Il a suffi qu'il ait eu l'idée pour que le monde fût.
Quand a-t-il crée l'homme et comment ? Il l'a pensé et l'homme a été conçu. De la matière, le souffle divin "immatériel" a dégagé ce qui devait devenir l'homme par une transformation progressive qui va durer longtemps avant que les êtres ne fussent en possession de toutes leurs facultés. Il y avait dans la première forme de vie l'idée de l'homme. La genèse explique cela sous une forme condensée pour être comprise, mais il faut se dégager de cette forme pour essayer de comprendre ce qui s'est passé.
Alors, comment concilier cette création collective, son évolution avec le péché originel ? La faute d'un être seul ne peut pas être celle de tous les autres. Dieu met simplement l'homme à l'épreuve de son amour et le juge en conséquence.

- Je ne crois pas au jugement de Dieu, car cela implique une condamnation et je ne pense pas que Dieu condamne.

- Alors à quoi servent les bonnes actions si celui qui les fait ne reçoit rien d'autre que celui qui ne commet que des exactions?

- Il me semble que tu as dit qu'il y a du bon dans le mauvais et du mauvais dans le bon. Ainsi, est fait l'homme, à chacun de trouver le bon équilibre. Je défie quiconque de m'assurer qu'il est fier de tous ses actes dans une journée.

- Je comprends ce que tu veux dire. Comme le marteau forge le fer, le combat forge l'âme et ce combat nous oppose à nous-mêmes.

- Comme Jacob avec l'ange. Nos tourments intérieurs sont bien assez nombreux qu'il nous faut une vie pour les maîtriser.

- Ces tourments qui créent la comédie humaine. Les rôles sont distribués. Il y a les riches, les pauvres et tous ceux qui se situent entre eux. Ceux dont l'aspect attirera, ceux qui n'attireront pas, les doués et ceux qui ne le sont pas: apparemment dissemblables. Dieu commande à tous, d'autres commandent à certains et obéissent à leur tour et il y a ceux qui ne peuvent qu'obéir. Aussi, dès l'instant de la création où chaque être est projeté sur terre sous la forme visible, il vivra et éprouvera tous les sentiments, les passions, les joies, les souffrances que ce rôle comportera. Mais dès qu'ils sortent de scène, les masques tombent et chacun est semblable à tous jugé par le créateur suivant la façon dont il s'est acquitté de sa mission.

- Cà ressemble un peu à la cérémonie des Césars cette vision du jugement dernier. Alors, tout n'est que représentation jusque-là ?

- Qu'est donc l'amour humain? D'où provient-il? Que sont les liens noués sur terre entre les êtres sinon les éléments de leurs rôles. Ainsi, celui qui a créé ces rôles peut les modifier, déplacer des êtres ou les reprendre en les faisant sortir de la scène du monde ou en les rappelant à la vérité de l'éternité, eux qui étaient pris par la fiction de la vie. En sorte que les particularités évanouies restent l'identité d'origine.

- D'où vient notre salut? De notre talent d'interprétation?

- Peut-être, car ceux qui seront reconnus seront ceux qui ont cru en leur rôle et qui ont essayé de le jouer avec le coeur, de toute leur âme. S'ils ne sont pas le souffle, ils sont ceux par qui le souffle passe. Ceux qui portent l'inspiration la font vibrer, sentir. Recréateurs en qui renaît l'oeuvre qu'ils marquent de leur frappe sur laquelle joue leur sensibilité, leur force d'expression. Bénis soient ceux par qui la vérité et la beauté passent!

- Mais ceux dont le rôle est néfaste aux autres, qui ont agi dans le mal, une bonne interprétation du rôle leur ouvrirait les portes de l'éternité?

- Que sait-on de leur rôle véritable? N'étaient-ils pas là pour former le coeur des autres hommes à combattre le mal qu'ils incarnaient si bien.

- Nous étions partis de l'expression qui émanait d'une sculpture de saint.

- Et nous avons fait de la rhétorique.

- Que cela ne soit pas dit de façon péjorative.

- Donnons-nous plus d'importance.

- Après tes oeuvres représentant des personnages, tu as sculpté des oeuvres différentes; des mains, des groupes de mains, des totems surprenants où visages, mains et pieds se succèdent en une colonne sans fin.

- J'avais envie d'expérimenter des formes penchées, évidées, déchiquetées, exsangues. Des formes qui étonnent, inquiètent, troublent la tranquillité, ouvrent des horizons comme la pierre qui fait buter le promeneur sur la route qui le réveille, le redresse, l'ouvre sur les autres et le sauve.

- Était-ce une difficulté supplémentaire?

- Dans une sculpture de tout le corps, c'est l'ensemble qui importe sans que s'impose une partie plus qu'une autre. Par contre quand on ne montre que des mains ou des pieds, ils doivent par eux-mêmes s'exprimer et parler. Ce n'est pas plus simple. J'ajouterai pour tirait un trait sur mes oeuvres que la sculpture se perpétue dans un socle de même nature, aussi divers, au lieu d'aboutir à un socle aux formes parfaites, mais froid et sans vie. J'ai toujours sculpté le socle dans la même pièce de bois que la sculpture qu'il supporte.

- Cette approche de la représentation de l'homme par "élément séparé" a été un virage dans ton oeuvre.

- Il y a la représentation et la création. Celle-ci peut s'éloigner plus ou moins de la réalité ou s'en détacher. Ce qu'elle en prend n'est que pour lui permettre d'exprimer quelque chose du domaine de la pensée grâce à un élément réel en le faisant vivre juste ce qui est nécessaire. Une parcelle détachée de l'ensemble qu'elle presse jusqu'à la faire crier, jusqu'à la faire parler sous la torture. Qui voit une main décharnée aux doigts écartelés ressent une chose que ne produit pas la main normale. Alors, l'oeuvre, matérielle en soi, s'élève; elle gagne le domaine de l'esprit. Rien n'est rien. Tout est quelque chose. Il y a quelque chose en chaque chose.

- Finalement, t'es-tu senti artiste totalement?

- Il y a celui qui crée et celui qui sait. Le premier ne possédant rien est léger comme un souffle. L'autre sent sa charge. L'un ne calcule rien, l'autre prépare son avance. Les pas de l'un précèdent sa pensée, les pensées de l'autre conduisent ses pas. J'ai été parfois l'un parfois l'autre, mais la foi en l'un comme en l'autre m'a toujours guidé.

- L'artiste et l'érudit.

- On dirait le titre d'une fable. Tu sais avec le temps, les années s'amoncelant et la maladie me rongeant, ma mémoire devenait un tonneau sans fond, ce que j'y mettais s'y perdait. De tout ce que j'ai appris, amassé par couches successives, je te laisse à penser ce que l'éponge du temps a pu en laisser.

- Tu as vécu une vie longue et parfois ardue. Je me souviens que tu n'avais pas la sensation d'être vieux. Quand tu voyais de la fenêtre de ton salon les personnes du troisième âge se réunissant sur la place du village pour une excursion en bus et qu'on te faisait remarquer que tu pourrais y participer, tu répondais: " Moi, avec ces vieux!" Alors que la plupart étaient bien plus jeunes que toi.

- L'âge n'est pas la vieillesse. L'âge exprime le temps, la vieillesse est la constatation d'un état. On peut être vieux sans être âgé et être âgé sans être vieux. L'esprit peut garder toute sa vigueur dans un corps épuisé et être endormi dans un corps apparemment sain.

- Ton corps était-il épuisé finalement?

- Il vient l'heure où l'exercice ne fortifie plus le corps, mais l'épuise comme un citron trop pressé, desséché. Descente apparente, le corps se dégrade, l'esprit se voile, l'horizon se rapproche réduisant l'univers de plus en plus à ce qui l'entoure qui peut-être palpé par des mains hésitantes et livré à des pas incertains.

- Tu te sentais appelé?

- Ce n'est pas facile à expliquer ce que l'on ressent à ce moment-là. Si les forces décroissent, si le regard tombe, si l'esprit semble s'éteindre, il s'élève, s'épure inconsciemment. Ce qui paraît chute, délabrement est dégagement de l'apparence, de la fiction terrestre et montée vers l'infini.

- Ainsi, tout se clôt.

- La représentation se termine, le costume rangé, le masque tombé, il ne reste plus qu'à marcher vers l'éternité et ne rien en dévoiler.

lundi 8 septembre 2008

mon père, ce sculpteur (6)

ON N'ENCHAINE PAS L'ESPRIT

- Quand je parle d'esprit, il me vient deux façons de l'aborder. L'esprit qui porte vers la spiritualité et l'esprit, siège des pensées.


- Plus l'esprit s'élève, plus il échappe aux regards de la foule pour ne plus atteindre que de moins en moins de monde.

- Tu étais, sans cesse, commandé par ces deux énergies. Des pensées, tu en avais à tout instant, ce qui te rendait absent des conversations familiales. Les repas à la maison étaient très souvent silencieux. Toi, dans tes pensées, mon grand-père, un petit peu sourd qui restait en dehors des conversations, ma grand-mère qui ne parlait pas, et qui la pauvre, avait perdu depuis quelque temps la notion du temps et l'identité des visages qui l'entouraient. Seule, maman réagissait aux propos que tenaient ma soeur et mon frère auxquels je participais avec la candeur et la certitude du dernier de la famille.
Quant à l'esprit et la spiritualité, j'en ai déjà parlé, mais il me semble impossible de ne pas y revenir régulièrement tant, durant toute ta vie, tu as agi en fonction de ce principe. Les écrivains dits "catholiques" avaient leur place dans ton panthéon personnel. Ainsi, dans les rayons de la bibliothèque se côtoyaient: Claudel, Mauriac et Gide. Bernanos dont tu étais loin de partager toutes les idées et même Ernest Renan dont "l'histoire de Jésus" avait pourtant enflammé les milieux religieux lors de sa parution.

- Lorsque la critique est faite avec talent, je l'accepte bien volontiers dès qu'elle est débarrassée de la mauvaise foi ou de la polémique qui est bien trop souvent l'habit dont elle est revêtue. Ces bas instincts comme celui de possession par exemple engendrent trop de maux, séparent les uns des autres, créent les différences d'où procèdent les oppositions.

- " On n'enchaîne pas l'esprit". Qu'en était-il du tien? Cet enchaînement que tu représentas dans une de tes oeuvres, était-il ton propre enchaînement à une philosophie chrétienne dont tu aurais voulu te détacher parfois? Ou te sentais-tu totalement libre de pensée et voulait ainsi exprimer ta liberté d'artiste et d'homme?

- Je ne me suis jamais senti enchaîner à une philosophie quelle soit chrétienne ou autre. Libre de pensée ? J'aurais aimé être celui qui passe sans être vu. Celui qui n'a rien et qui ne souhaite rien. Sans force physique, libre, ne dépendant de personne, ne s'attachant à personne, évitant tout lien insaisissable fort de sa faiblesse et pourtant existant.

- Un ermite en quelque sorte.

- Quelle qualité de coeur faut-il avoir pour l'être vraiment! Et quelle rébellion intérieure doit-on porter!

- Il est certain qu'il n'y avait en toi aucune rébellion exprimée. Ce sentiment ne faisait pas partie de ton éducation. Pourtant, choisir à un moment donné de s'exprimer artistiquement ne fut certainement pas sans inquiétude autour de toi. Quoique! puisque tes oeuvres étaient d'inspiration religieuse et que tu gardais une orientation professionnelle "correcte", ON pouvait te pardonner cet écart de conduite.

- Celui qui s'élève par son travail ou qui accomplit quelques actions d'éclat peut voir son mérite récompensé, mais l'artiste qui a exprimé ce qui lui est venu à l'esprit n'a été qu'un moyen au service de l'inspiration. Va-t-on récompenser le fil par où le courant passe? Ce ne fut pas si simple de faire accepter ma décision.

- Avec le temps, quand tu fus reconnu comme un artiste talentueux et que tu acquis une certaine notoriété, ON se montra à tes côtés. Je caricature un peu, mais j'ai expérimenté par moi-même, plus tard, l'état d'esprit de certains membres de notre famille, lorsque je décidai de suivre les cours d'une école de cinéma. Leur mépris pour ce genre d'activités qu'ils n'étaient pas loin de considérer comme oeuvre du diable n'était même pas masqué. De plus, je n'avais pas de quelconque cursus universitaire ce qui rendait mon choix encore plus irresponsable. Donc, si tu n'étais pas un rebelle, tu as agi tout de même en "original".

- Ils avaient peur de me voir très vite comme ces génies maudits; cassé, rigide, laminé, la peau jaune craquelée ou bien velu, ventru, la face épaisse, la trogne enluminée sentant la vinasse.

- Tu rigoles, là? Qui aurait pu tirer un tel portrait de toi ?

- Jusqu'au jour où le temps estompe tout cela, irradie l'esprit, fait dépasser le réel, l'élève à la mesure de sa démesure, au-delà de l'humain. Ne plus se voir tel qu'en soi même, mais s'imaginer autrement que l'on était, embelli au fur et à mesure par l'imagination, délesté en quelque sorte de la matière dont la vue faisait reculer. N'être plus que poésie solidifiée sur la voie de la légende.

- Il faut dire que notre famille avait des principes bien enracinés auxquels elle adhérait ce qui ne l'empêchait pas de posséder des qualités et des valeurs dans lesquelles je me reconnais sans réserve. Je dis cela pour expliquer dans quel contexte tu as évolué et quels efforts tu dus accomplir pour faire accepter cette expression de la sensibilité par les tiens. En parlant des tiens, je parle de ta propre lignée, puisque, je l'ai déjà raconté, ton beau-père fut plutôt un soutien dans ton choix.

- Ton grand-père savait donner même s'il râlait souvent. Donner est un acte gratuit sans contrepartie, mais il peut être divers. Il y a celui qui donne ce dont il n'a que faire, ce qui l'embarrasse, alors c'est lui l'obligé puisqu'il est libéré de ce qui le gêne par celui qui reçoit. Il y a celui qui donne sans se prier, poussé par quelques sentiments plus ou moins généreux même s'il veut faire plaisir. N'y a-t-il pas déjà là une récompense dans le plaisir tiré de celui qu'il procure? Mais celui qui se prive pour donner un morceau de pain à celui qui a plus faim que lui est un pur, plus pur encore que celui qui donne à un autre qu'il n'aime pas qui l'a blessé et qui s'impose ce service par devoir.

- Que dois-je en conclure?

- Que ton grand-père ne s'est privé de rien en m'aidant, mais que je crois malgré tout qu'il était un pur. Et qu'il faut se méfier des formules toutes faites, elles n'existent que pour nourrir notre orgueil même si elles portent en elles tout l'humanisme possible.

- Tu as eu cette phrase tout à l'heure, mais tu l'avais écrite en parlant de cette oeuvre qui montre un personnage prisonnier par des liens: "L'esprit plus fort que la souffrance qui peut-être le feu d'où jaillira la flamme."
Voilà exprimer une pensée qui pourrait presque définir ton cheminement.

- Tu ne parles de moi que sous ces termes de souffrance ou de douleur, mais ma vie n'a pas été que çà.

- Malgré tout, tu as connu la souffrance, tu as grandi avec elle. Et je pense que tu t'en protégeas en ouvrant ton esprit à la connaissance.

- La connaissance qui me permettait de m'isoler et de savourer ces instants de solitude. Cela me fait penser à cette histoire sur l'instinct grégaire.
Tous les hommes se précipitent pour aller brouter au même endroit en sorte que l'herbe se faisant rare, par suite de l'affluence, il naît une lutte sans merci entre les parties prenantes. Celui qui n'aime pas la cohue, la promiscuité, l'obligation de parler, de supporter les injures ou d'en donner à son tour, se tient loin du courant du monde et va par d'autres chemins.
Puisqu'il ne peut rien faire comme les autres, ignorant leurs horaires, leurs travaux et leurs jeux, toutes choses qui lui sont refusées, sans regarder il prend son parti d'aller à sa guise autour de lui. Est-il responsable de son isolement? S'il y est pour quelque chose, il ne s'en rend même pas compte. Il est le premier à souffrir de ne pas être compris, lui qui voudrait communiquer et qui ne sait pas faire passer le courant. Fil inutile... alors ne pouvant faire autrement, il se promène avec soi-même.

- Je connais ce texte, il est de toi et te découvre un peu plus.

- Tu connais mon oeuvre littéraire par coeur (s'amuse-t-il)

- Il n'y avait pas un instant de loisirs qui ne soit occupé à agrandir ta culture. Par le biais de la lecture, ta bibliothèque était bien fournie, par le biais de visites de lieux ou de monuments et par le biais de rencontres avec d'autres artistes ou intellectuels proches de ce milieu avec lesquels tu débattais du monde et au-delà.

- Et maintenant je débats de l'au-delà sur le monde.